Espagne : ni vainqueurs, ni vaincus
Une nouvelle législature sous le signe du bipartisme
19 mars 2008, Par Guadalupe PEREZ
« Je viens d’appeler Zapatero pour le féliciter et lui souhaiter bonne chance » a déclaré le candidat conservateur Mariano Rajoy devant la foule de sympathisants qui l’attendait au siège du Parti Populaire (PP) le soir des élections législatives espagnoles du 9 mars. Quelques minutes auparavant, alors que plus de 80% des bulletins de vote avaient été dépouillés, Pío García Escudero, directeur de la campagne du PP, félicitait lui aussi les socialistes : c’était « une victoire claire ». En temps normal, le fair play démocratique voudrait que ces déclarations ne soient que de banales félicitations auxquelles les électeurs seraient habitués. Pourtant, après la législature qu’a enduré l’Espagne pendant les quatre dernières années, la reconnaissance par le Parti Populaire du résultat électoral honorable de son adversaire est un véritable progrès et, peut-être, le début d’une nouvelle ère de consensus et de normalité démocratique.
Un net progrès des deux formations principales…
Le Parti Socialiste (PSOE) a finalement remporté les élections : 169 sièges à la chambre basse (Congreso) pour les socialistes contre 153 pour le Parti Populaire (PP). Les socialistes ne sont plus qu’à sept sièges de la majorité absolue, contre 12 auparavant, et doivent ce succès à la forte participation (75,32%) et au vote utile des électeurs de deux partis de gauche : Izquierda Unida (qui passe de 5 à 2 sièges et perd ainsi la possibilité de former un groupe parlementaire) et le parti indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya (qui passe de 8 à 3 sièges). Au final, le soutien des électeurs du Pays du Basque et de Catalogne aux socialistes aura été décisif. En Catalogne, les socialistes gagnent quatre sièges. au Pays Basque, ils consolident également leur position, deux jours après l’assassinat d’un ancien élu municipal socialiste par l’ETA et dans un contexte de tension marqué par l’appel à l’abstention de l’ANV et du PCTV – des partis liés à l’ETA, interdits depuis le début de l’année.
Le Parti Populaire, de son côté, obtient tout de même un bon résultat : 406 000 voix de plus qu’en 2004 et 40,11 % des suffrages exprimés. Pendant la nuit électorale, l’écart entre les deux partis semblait infranchissable : 150 sièges pour les conservateurs contre 170 pour le PSOE. On attendait cependant avec intérêt les résultats des fiefs conservateurs, tels que Madrid (où le PP a obtenu 49,34% des voix), Valence (52,72%), et Murcie (61,43%). Finalement, le PP obtient 153 sièges, soit 5 de plus qu’en 2004.
Evolution du nombre de sièges de 1989 à 2008
L’écart entre Zapatero et Rajoy reste donc le même, puisque le parti socialiste et le parti populaire ont chacun progressé de cinq sièges. Les deux camps ont donc pu célébrer la victoire du bipartisme le soir des élections : sur un total de 350 sièges, les deux formations en ont obtenu 323. Et ce dans ce contexte où on a pu entendre, au milieu des ovations, le représentant du parti populaire féliciter celui du parti socialiste pour sa victoire. En mars 2004, trois jours seulement après l’attentat terroriste islamiste de Madrid et la victoire surprise des socialistes, la réaction de la droite conservatrice fût bien différente. C’était le début d’une législature au cours de laquelle le Parti Populaire allait mettre la légitimité du gouvernement socialiste constamment en cause, alimentant ainsi une crispation continue, aussi bien dans la forme que dans le contenu.
… qui résulte d’une législature précédente et d’un début de campagne polarisés …
La presse internationale a qualifié la campagne électorale de 2008 de dure et intense. Elle fut marquée, notamment dans sa phase de lancement, par une forte opposition entre conservateurs et socialistes, notamment sur l’immigration, le modèle des régions autonomes, les négociations avec l’ETA et la crise économique – accentuant ainsi la bipolarisation du système électoral.
Mariano Rajoy
Mariano Rajoy devrait se faire réélire président du Parti Populaire en juin cette année
(illustration : EFE)
Depuis la fin de l’été 2007, et après une décennie de boom économique incontestable (la croissance annuelle fut proche des 4% entre 1996 et 2006, et le nombre d’emplois créés dépassait la moyenne de l’Europe des 15), l’économie espagnole fait face à un ralentissement marqué, qui résulte notamment de la crise financière internationale. Les symptômes de la récession sont apparus dès la fin 2007 : augmentation notable du taux de chômage, inflation dépassant la moyenne européenne et dépendance accrue vis-à-vis du secteur de la construction. Le Parti Populaire fit donc de ce ralentissement le cheval de bataille de sa campagne électorale.
Le PSOE a réagi en soulignant les tendances économiques très favorables tout au long de sa législature et en promettant une réduction de 7% du taux de chômage ainsi que la création de 2 millions d’emplois si le peuple espagnol devait lui confier un nouveau mandat. Dans tous les cas, la bonne situation des comptes publics devrait aider à faire face à la crise actuelle. L’excédent fiscal représente actuellement 2 % du PIB et la dette publique se situe aux alentours des 35 %. Ceci devrait permettre la mise en œuvre de politiques palliatives pour atténuer les effets du ralentissement économique, telles que par exemple une politique d’augmentation des emplois publics visant à atténuer le lien entre le taux d’emploi et la situation dans le secteur de la construction.
Sur le dossier de l’immigration, le Parti Populaire accusait Zapatero d’avoir mené une régularisation massive des sans papiers en 2005 – mesure fortement critiquée par les principaux leaders européens. En revanche, l’atout des socialistes sur ce thème a été leur promotion active d’une vraie politique d’immigration au niveau européen.
Concernant le modèle des communautés autonomes – un éternel sujet de discussion en Espagne – certains ont déploré l’attitude laxiste de Zapatero vis-à-vis des Catalans et des Basques. Pourtant, Zapatero a dû lors de son mandat affronté de rudes négociations quant au nouveau statut d’autonomie pour la Catalogne et décida d’entamer des négociations très contestées avec l’ETA. Les conservateurs l’ont accusé de mettre en danger l’unité de l’Espagne et de capituler devant les terroristes. En terme électoral cependant, les bons résultats du PSOE dans les deux régions semblent indiquer que la stratégie d’ouverture des socialistes a été payante.
… ainsi que d’un rapprochement des positions en fin de course
Le rapprochement des adversaires
l’Espagne entame-t-elle une période d’apaisement politique ? Beaucoup l’espèrent en tout cas...
(illustration : 2010bicentenario.wordpress.com)
Les différences idéologiques entre PP et PSOE, très marquées tout au long de la législature et au début de la campagne électorale, se sont cependant atténuées petit à petit, sous l’effet de la course aux voix centristes. Lors des deux face-à-face télévisés la tendance dominante fut à la modération. Une fois les élections passées, les discours ont même évolué vers des positions plus constructives et plus ouvertes au dialogue. Le Parti socialiste n’ayant pas obtenu la majorité absolue au Congreso de los diputados (cette dernière étant de 176 sièges), il explore en ce moment la possibilité de coalitions avec les nationalistes, notamment avec les Catalans de Convergencia i Unio (11 députés à la chambre), et les nationalistes Basques du PNV. Le Parti Populaire, satisfait des résultats, a convoqué un Congrès pour juin, lors duquel Mariano Rajoy se présentera de nouveau comme candidat à la Présidence du parti.
On peut dès lors s’attendre à ce que la prochaine législature se déroule sous le signe de la normalisation de la vie politique, grâce à des résultats reconnus par tous. « Le radicalisme est uniquement possible quand il y a clairement un vainqueur et un vaincu » disait le philosophe espagnol Ortega y Gasset alors qu’il analysait la situation politique de la Seconde République espagnole (1931-1936). Après une dictature et plus de 30 ans de démocratie, la même remarque s’applique toujours à l’Espagne.
© Euros du Village ASBL
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