Bronisław GEREMEK : "Le cadavre du communisme reste encore puant dans les rues et les places publiques"

Interview exclusive de l’Eurodéputé polonais, ancien leader de Solidarność
30 juillet 2007, Par Pierre ROCA, Johan ROBBERECHT
L’eurodéputé polonais, ancien leader du syndicat Solidarność, a accordé une interview aux Euros du Village. Récemment sous les feux de l’actualité européenne, suite à son refus de se soumettre à la loi de "lustration" du gouvernement Kaczyński, Bronisław Geremek estime que les pays d’Europe centrale et orientale récemment entrés dans l’Union Européenne, doivent encore connaître leur "modernisation culturelle". Très critique à l’égard des tendances "extrémistes et intégristes" qui minent actuellement le pouvoir politique polonais, il revient sur les raisons de son opposition frontale au gouvernement. Et sur son espoir de voir l’Europe devenir "la plus grande démocratie du monde".
Bronislaw Geremek en quelques dates
1932 : Naissance dans une famille Juive à Varsovie
1943 : Parvient à quitter le Ghetto de Varsovie avec sa mère où il a grandit
1948 : Devient cadre du parti ’’communiste’’ PZPR« Parti ouvrier unifié polonais »
1954 : Obtient le Diplôme de l’université de Varsovie en Histoire
1956, 57, 62 : Voyage en France pour étudier à l’école pratique des Hautes Etudes à Paris
1960 : Doctorat en histoire de l’Institut d’Histoire de l’Académie des sciences polonaises
1960-65 : Dirige le « Centre de civilisation polonaise » de l’Université de Paris
1968 : Quitte le PZPR lors des purges antisémites polonaises qui font suite à la répression du printemps de Prague
1972 : Soutient sa thèse sur le thème des marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles
1980 : Revient à la politique dans le cadre de l’opposition démocratique. Devient conseiller politique de Lech Walesa. Participe à la fondation du syndicat « Solidarność ». Cosigne les Accords de Gdansk
1981-82 : Connaît les prisons du régime communiste
1989 : Elu au Parlement polonais comme député de sa région de Suwalki (Mazurie)
1990 : Adhère au parti centriste polonais « Union des libertés / Parti démocratique » « Unia Wolnosci / Partia Demokratyczna » : UW/PD
1992-93 : Titulaire de la chaire internationale du collège de France « Histoire sociale : exclusions et solidarités »
1997-2000 : Ministre des affaires étrangères de la Pologne
1998 : Président de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). Se prononce pour une adhésion rapide de la Pologne à l’Union européenne.
Obtient le « Prix international Charlemagne » annuellement décerné par la ville d’Aix la Chapelle à des personnalités remarquables engagées pour l’unification européenne
2001 : Devient leader du parti UW/PD
2002 : Obtient le « Grand prix de la francophonie » pour son oeuvre en langue française.
Co-fonde le campus du Collège d’Europe à Natolin (Pologne)
2004 : Est élu député européen, fonction qu’il exerce encore aujourd’hui après avoir évité la déchéance de ses droits suite à son refus de signer la loi de lustration
Retour sur la loi de lustration et l’ « Affaire Geremek »
Le 18 octobre 2006, la loi de lustration et de décommunisation est votée à la Diète polonaise. Cette dernière exige que tous ceux qui exercent un poste à responsabilité dans la fonction publique polonaise, dans les médias et dans certaines entreprises, déclarent avoir ou non collaboré avec la police politique communiste (Służba Bezpieczeństwa : SB). Elle touche toute personne concernée née avant le 31 août 1972, et entre vigueur le 15 mars 2007.
En Pologne, le débat a fait rage dès la formulation de la loi de lustration. Dans les milieux journalistiques, Ewa Milewicz de Gazeta Wyborcza refuse de remplir le formulaire, bientôt suivie par Tomasz Lis, anciennement co-rédacteur du journal télévisé sur la chaîne national TVN. Piotr Semka, de l’autre grand quotidien polonais, Rzeczpospolita, leur répond en dénonçant une mise en scène des opposants de la loi de lustration. Il en va de même dans les milieux universitaires : le 21 mars 2007, le Sénat de l’Université de Varsovie (UW) avait condamné la loi de lustration et s’en remettait à la décision du Tribunal Constitutionnel. Puis, le 23 mars, 41 professeurs refusaient la décision du Sénat pour « ne pas politiser le débat ».
Le 19 avril 2007, B. Geremek est le seul député européen polonais à n’avoir pas signé la déclaration. Le 23 avril, il reçoit un fax de la commission électorale nationale polonaise (PFW), lui faisant valoir les conséquences de son refus : la perte de son mandat électoral d’eurodéputé. Le 26 avril, B. Geremek publie un article expliquant son refus de la lustration qu’il qualifie d’« inacceptable dans l’Europe démocratique » puisque « l’Institut de mémoire nationale est devenu le dépositaire de la police et a obtenu le droit de porter des jugements sans que la justice puisse s’en charger ».
Déniant tout calcul politique, Geremek indique souhaiter « faire réfléchir les autorités, afin que celles-ci donnent satisfaction aux inquiétudes morales des citoyens ». En publiant cet article, Geremek prolonge de fait le débat national polonais sur la scènce européenne.
La presse se saisit de la question évoquant « l’extrême droite des frères K. » (Courrier International), « la chasse aux sorcières polonaise », « le maccarthysme des Kaczyński » (Die Zeit), ou encore la « réalité orwellienne » de la Pologne post-communiste (El Pais). Le 1er mai 2007, une pétition citoyenne européenne de soutien en faveur de B. Geremek circule. Au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit, président du groupe des Verts, encourage ses collègues à défendre Geremek, dénonçant des « méthodes staliniennes ou fascistes », tandis que Graham Watson, leader britannique du groupe libéral, indique qu’ « il a raison de refuser la chasse aux sorcières de ce gouvernement ». Martin Schulz, eurodéputé allemand président du groupe socialiste, appelle quant à lui « à se dresser contre la négation flagrante des valeurs européennes par le gouvernement polonais ».
La France, au travers de sa ministre aux Affaires européennes, Catherine Colonna, assure alors le député européen de son soutien et annonce avoir « saisi » le Parlement Européen dans l’affaire.
Le 11 mai 2007, la Cour constitutionnelle Polonaise rend son verdict : invalidation partielle de la loi de lustration. Toute une série d’articles concernant en particulier les journalistes, les directeurs d’école, les recteurs d’université, ou encore les dirigeants d’entreprises cotées en bourse, est déclarée inconstitutionnelle. Concernant le cas concret de B. Geremek « un élu au suffrage universel ne peut pas perdre son mandat pour avoir refusé de remplir la déclaration de collaboration ».
L’INTERVIEW
Johan Robberecht : Monsieur Geremek, bonjour. Il y a quelques années, vous avez rempli un formulaire qui était quasiment identique à celui requis dans le cadre de la loi de lustration que tous les eurodéputés polonais, hormis vous, ont signé. Pourquoi cette opposition ? Les autres ont-ils manqué de courage ou bien cherchez vous par là un moyen de faire réfléchir sur la décommunisation ?
Bronislaw Geremek : J’ai cherché à faire un acte de refus, et ce n’était pas un cas personnel pour moi, car sous la loi précédente, j’ai rempli ce genre de formulaire. Cette fois-ci, c’est une nouvelle loi de lustration, votée par le parlement polonais au mois de février, qui obligerait quelques 700.000 personnes à remplir ce formulaire qui n’a aucun sens juridique, qui est seulement un acte d’obéissance à l’égard de l’administration d’Etat. Je refuse que l’on puisse, dans un pays démocratique, obliger les journalistes à faire cet acte d’obéissance à l’égard de l’autorité publique, parce que c’est une violation de leur liberté d’expression, de la liberté tout court. Cet acte d’obéissance était aussi imposé à l’égard des universitaires, des professeurs et des enseignants. De nouveau, la tradition européenne de l’autonomie - où les pairs décident qui peut enseigner, et non pas les autorités de police, l’administration publique - est remise en cause. Troisièmement on a imposé ça aussi aux représentants du monde des affaires : les chefs des compagnies commerciales y étaient soumis. Et n’oublions pas qu’en cas de refus de signer une telle déclaration, il y avait la peine de l’interdiction d’exercer le métier. Ceci n’était pas en raison de la collaboration avec la police secrète, mais en raison du refus de signer. J’ai trouvé que c’était une violation de l’Etat de Droit.
Je suis très heureux que maintenant, la Cour Constitutionnelle Polonaise ait invalidé cette loi à la majorité. J’en ai la pleine satisfaction. C’était un acte de désobéissance civique, et je n’aime pas ce genre de situation. J’étais prêt à en payer le prix. C’était un acte de refus moral et politique.
J.R. : Vous pensez que la décommunisation est quelque chose de mauvais en soi ?
B.G. : Non, je pense que c’est un acte de justice. Mais à condition qu’elle soit juste, qu’elle ne soit pas dirigée contre des innocents. Qu’elle ne créé pas d’injustice similaire à celle produite par les communistes.
Le problème c’est qu’on n’a pas trouvé de bonne philosophie de la décommunisation. La décommunisation la plus importante, c’est celle qui concerne les institutions. C’est-à-dire abolir les institutions qui puissent libérer aussi d’une certaine mentalité qui a été formée à l’époque du communisme. Je vais vous dire que le cadavre du communisme reste encore puant dans les rues et les places publiques des Etats ex-communistes. On n’a pas trouvé de bonne doctrine dans ce règlement de comptes avec le passé.
Je crois que des principes se doivent d’être présents dans cet acte de décommunisation :
Premièrement, les crimes doivent être punis.
Deuxièmement, dans toutes les situations prévues par cette décommunisation, il faut qu’il y ait recours à la justice. Que ce ne soient pas des actes de vengeance.
Troisièmement, que l’on puisse préserver la perspective dans laquelle l’avenir du pays sera l’objectif, sera la vue de l’action de l’autorité publique. Et non pas l’Histoire utilisée comme un moyen de gouverner sur les esprits.
Pierre Roca : Monsieur Geremek, pensez vous que la loi de lustration va à l’encontre des principes fondamentaux de l’Union Européenne ? Notamment le respect des droits fondamentaux et de l’Etat de droit ? Si oui, pensez vous que l’UE et notamment le Conseil devrait prendre des sanctions potentielles et tout au moins mettre sous surveillance l’Etat polonais pour ce type de lois ?
B.G. :Il me semble que la situation polonaise doit être considérée comme un problème. C’est-à-dire que dans l’état actuel des choses, dans un pays démocratique comme la Pologne, il n’y a que la justice, indépendante, qui peut prendre de telles décisions. La critique de la situation sur la scène publique européenne a certainement une influence sur le comportement de l’opinion publique polonaise. Mais il ne me semble pas que ce soit à l’Union Européenne de s’en occuper d’un point de vue juridique.
J.R. : En Pologne, les frères Kaczyński sont critiqués pour la place qu’ils accordent à l’Eglise catholique en politique. Et dans l’Union Européenne, la Pologne est de plus en plus souvent pointée du doigt pour les positions de son gouvernement en matière de religion, de morale ou encore d’éducation. Quel rôle peut jouer la société civile européenne dans l’orientation de ce débat autour de la place de la morale en politique sans pour autant faire preuve d’ingérence mal placée ?
B.G. : Je crois que l’UE est une communauté formée autour de valeurs, ce n’est pas seulement le marché unique, ce n’est pas qu’une coopération économique ; c’est une communauté. Dans cette communauté, il faut aussi respecter la diversité. Mais, quand, dans l’Eglise polonaise, on voit certains phénomènes que l’on peut définir comme pathologiques ou lorsque l’on voit l’intégrisme pratiqué par certains medias qui se déclarent catholiques, il est très important d’être vigilants. Ce ne sont pas les évêques polonais qui soutiennent ces medias. Au contraire, ce sont des medias qui désobéissent à l’égard de l’Eglise. Je ne pense pas que l’on puisse dire que le gouvernement actuel donne une place plus importante à l’Eglise catholique que d’autres gouvernements.
Là où je suis critique à l’égard de ce gouvernement, c’est que non seulement il y a des extrémistes et des intégristes en son sein, mais aussi qu’il a recours à une radio qui est anti-européenne, xénophobe, intégriste et qui fait du mal à la Pologne [1] et qui est soutenue par ce gouvernement.
Je crois qu’il est important aussi de dire qu’il faut savoir que non seulement les économies, les administrations mais aussi les cultures des nouveaux pays qui sont entrés dans l’Union européenne passent par des processus de modernisation culturelle que les pays d’Europe occidentale ont vécu il y a un demi-siècle, voire plus que ça.
Il faut s’attendre à une évolution du point de vue culturel ; il faut avoir un peu de patience, mais il faut aussi être exigeant.
J.R. : Une dernière question, M. Geremek, quel est votre rêve européen ?
B.G. : Mon rêve européen, c’est un rêve que Victor Hugo définissait comme les Etats Unis d’Europe et qui maintenant n’est pas réalisé sous ce nom-là, mais sous le nom de la Communauté. Le mot « communauté » qui est l’appellation officielle de l’intégration européenne, je voudrais que ce soit une communauté qui ait une dimension politique, qui ait une dimension économique et qui soit aussi une communauté de valeurs. C’est-à-dire, une société ouverte, acceptant la diversité, acceptant la tolérance et agissant dans ce sens. Je voudrais aussi que cette communauté soit un grand partenaire au niveau global. Le monde a besoin d’une Europe avec son socle de valeurs, avec sa démocratie et qui sait pratiquer l’Etat de droit et respecter les droits de l’Homme plus peut être qu’aucun autre organisme politique dans le monde. Alors, je crois que nous sommes sur le bon chemin. Mon rêve s’est réalisé en ce qui concerne la Pologne. La Pologne est membre de l’Europe. Mon rêve à l’égard de l’UE, c’est tout d’abord qu’elle soit capable de sortir de cette morosité ambiante dans laquelle elle s’est trouvée après la crise constitutionnelle, et qu’elle retrouve l’esprit promoteur que ce soit une civilisation d’innovation, une société ouverte, et que ce soit la plus grande démocratie du monde.
© Euros du Village ASBL
[1] NDLR : Il s’agit de Radio Maryja, station ultra-religieuse du Père rédemptoriste Tadeusz Rydzyk, qui est la radio la plus écoutée en Pologne
Espace réactions (2)
Par Janina.P2, le 31 juillet 2007
Après la libération en France les collaborateurs ne pouvaient pas exercer leur métier
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Par Pierre ROCA - eurosduvillage, le 31 juillet 2007
Cela a été vrai effectivement pendant une certaine période relativement courte, mais les collaborateurs ont trés rapidement été réintégrés dans la société française du fait de leur nombre relativement important. Aprés des périodes douloureuses, une société en reconstruction doit faire l’éffort de passer l’éponge sur certaines pratiques, c’est malheureux à dire et à concevoir mais c’est un mal nécessaire. voyez les exemples en ex-Yougoslavie, au Rwanda ou encore en Allemagne. C’est l’exercice de mémoire qui doit être au centre du processus et dans la matière, les dirigeants polonais du moment semblent en difficulté. Quel est l’object exact de votre remarque ?
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