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Traité réformateur : "La Charte ou la vie ?"

Ou comment les Britanniques et les Polonais ont pris la Charte des droits fondamentaux en otage...

Sylvie Goulard est présidente du Mouvement européen France et enseignante à Sciences Po Paris et au Collège d’Europe. Elle a été membre du Groupe des conseillers politiques du Président de la Commission européenne, Romano Prodi, pour lequel elle a notamment suivi la Convention européenne.

On peut le déplorer, mais une chose est sûre : l’adoption unanime d’un nouveau traité – simplifié, réformateur, peu importe - était nécessaire pour sortir l’UE de l’ornière où l’avaient précipitée les référendums négatifs de 2005. Les traités se modifiant à l’unanimité, l’accord des Britanniques et des Polonais sur le projet de traité, puis la ratification dans ces deux pays, étaient donc indispensables à son entrée en vigueur. Or le gouvernement britannique actuel, soumis à une surenchère eurosceptique, otage d’une presse outrancière, n’a guère de marge de manœuvre : l’inclusion sans réserve de la Charte des droits fondamentaux dans le traité signifierait le recours au référendum, c’est-à-dire, avec de fortes probabilités, le rejet du texte.

Dossier spécial Traité réformateur

Les Euros vous proposent durant tout le mois d’octobre une série de 15 articles écrits par des personnalités politiques ou du monde universitaire afin de mieux cerner l’enjeu du Traité réformateur : qu’est ce qui va changer, qu’est-ce qui ne changera pas, quelles conséquences pour l’Union.



Ce dossier fera par ailleurs l’objet d’une publication spéciale début novembre, et sera diffusé par notre partenaire Notre Europe, le think tank créé par Jacques Delors.

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Quant aux Polonais, le gouvernement sortant posait des exigences particulières que le nouveau va peut-être abandonner mais la négociation s’est déroulée sous forte contrainte. En simplifiant un peu, ces deux partenaires ont signifié aux 25 autres : « la Charte ou la vie ».

D’où la solution retenue dans un protocole annexé à ce traité qui interdit à la Cour de justice, comme à toute juridiction nationale, d’estimer que les lois, règlements ou dispositions pratiques ou action administratives du Royaume-Uni sont incompatibles avec les droits, les libertés et les principes fondamentaux qu’elle réaffirme. Et le même texte précise que le titre IV de la charte ne crée pas de « droits justiciables applicables <à la Pologne> ou au Royaume-Uni ». Pour le Royaume-Uni, cette dérogation s’accompagne d’une autre, fort complexe, touchant à la coopération judiciaire et policière en matière pénale. C’est vraiment regrettable.

Les dérogations ne portent pas sur des points mineurs

Tout d’abord, une dérogation sur les droits et principes fondamentaux n’est pas une entorse à une coopération technique. Elle touche le cœur même de l’engagement européen. En créant deux classes de citoyens en Europe, ceux qui bénéficient de droits pleins et ceux qui doivent se contenter de la portion congrue, elle porte atteinte à la citoyenneté européenne en devenir. En relativisant la portée de ces droits, elle ouvre une brèche dans un système de valeurs déjà bien foisonnant, fort mal identifié par le grand public. Reste à savoir d’ailleurs si le juge communautaire admettra ce double standard. Bien sûr, la plupart des droits contenus dans ce document sont déjà inclus dans d’autres textes, à commencer par la convention européenne des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe. Bien sûr, la jurisprudence de la Cour de justice des communautés européennes a déjà doté l’Union d’un corpus de droits et principes qui, en eux-mêmes, mettent les citoyens à l’abri des comportements arbitraires. Il n’en demeure pas moins que cette attitude, de la part du Royaume-Uni, pays qui a inventé la démocratie parlementaire et l’habeas corpus, comme de la Pologne qui se relève de décennies de totalitarisme, donne un mauvais signal. Surtout quand le manque de solidarité se double d’un manquement à la parole donnée.

Le double-jeu britannique : gagnant sur toute la ligne

En effet, cette dérogation ne vient pas de la découverte, à l’été 2007, d’une difficulté inédite des Britanniques . Le Royaume-Uni a participé à la première Convention, présidée par Roman Herzog, qui a rédigé la charte en 1999 ; après avoir exprimé des réticences, il a fini par se rallier au consensus. Il a participé, comme la Pologne, à la Convention qui a rédigé le traité constitutionnel et décidé de donner force juridique à la charte ; dans cette enceinte, un groupe de travail présidé par le commissaire Antonio Vitorino s’est penché sur le cas britannique et a trouvé une solution technique. Après avoir exprimé de nouveau des réticences, le gouvernement britannique a fini par se rallier au consensus. A la suite de ce processus où les intérêts britanniques ont été pris en compte, le Royaume-Uni a signé le traité de Rome portant Constitution, en s’engageant à le soumettre à ratification. Mais en raison des non français et néerlandais, contrairement à d’autres Etats membres, il s’est dérobé à son obligation de ratification. Ses revendications actuelles sont donc celles d’un pays qui, sans avoir commencé à mettre en œuvre ce texte selon la procédure à laquelle il s’était engagé, a tiré prétexte de phénomènes externes pour demander des avantages supplémentaires. Et il aura été récompensé ! Rarement manquement à la parole donnée aura été si bénéfique ! Pour l’avenir de l’Union, c’est inquiétant. Autant il est compréhensible de tenir compte des situations juridiques et politiques de chacun, autant il est douteux, pour un Etat, de revenir sans cesse devant ses partenaires avec des revendications nouvelles. Notons que l’Irlande, qui a aussi un système juridique fondé sur le « common law », a finalement accepté la charte. C’est pourtant un pays qui a déjà vécu le traumatisme d’un référendum négatif et sera obligé de soumettre le traité modificatif à un nouveau scrutin populaire. La Pologne s’est engouffrée dans la brèche ouverte par les Britanniques alors qu’elle avait, elle aussi, signé le projet de traité constitutionnel et pris l’engagement de le soumettre à ratification.

Le double-statut de la Charte : un nivellement par le bas et une preuve flagrante de manque de solidarité

Les gouvernements britanniques successifs semblent incapables de ramener un peu de raison dans le débat européen national. La bataille pour l’Europe n’est pas menée ; les pires inepties circulent. En Pologne, c’est aussi une frange minoritaire de la population, dont les sentiments sont attisés par des médias peu portés à la modération, qui pose ces exigences. Incontestablement, l’UE est nivelée par le bas. Et ce n’est pas fini.

L’élargissement en péril

Là est le plus grave. L’affirmation de principes fondamentaux communs à tous les Etats – anciens et nouveaux membres – était censée parachever l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale. Cet élargissement, la Grande-Bretagne l’a ardemment voulu. Mais de même qu’elle refuse de supporter le surcoût financier qu’entraîne l’arrivée de nouveaux membres, voilà qu’elle rejette la solidarité sur l’essentiel. Dés lors, le risque de « détricotage » existe ; d’autres gouvernements d’Etats actuels ou futurs de l’UE pourront, à sa suite, demander à être dispensés de ce qui les gêne. Si les dérogations se multipliaient, la règle du jeu finirait par devenir variable et donc, par perdre tout son sens.

Vis-à-vis du monde extérieur, les « opting-out » sont consternants. Comment continuer à justifier notre politique d’élargissement par la volonté « d’exporter nos valeurs », si nous ne sommes plus d’accord, entre nous, sur ce que sont ces valeurs ? Des valeurs ? Quelles valeurs ?... seront fondés à demander les candidats. Celles des continentaux ? Celles des Britanniques ? Celles qu’iront piocher dans le pot commun, demain, « à la carte », des gouvernements soumis au chantage d’une frange de leur population ? Il paraît difficile de résister à des demandes de dérogation venant de pays marqués par une histoire récente difficile, ou soumis aux influences d’un islam rigoureux, d’adhérer à nos valeurs « en bloc » si certains Européens eux-mêmes, s’y dérobent.

Sans compter que le chantier le plus vaste ouvert par le traité réformateur est celui de l’action externe : se doter d’un ministre des affaires étrangères, même s’il ne porte plus ce nom, et d’un service diplomatique, voilà une belle avancée ! Mais pour forger une politique étrangère, un accord solide sur des valeurs partagées n’est pas superflu. Les valeurs ne se substituent pas à une analyse des enjeux stratégiques et des contraintes géopolitiques, mais elles peuvent utilement éclairer la réflexion, encadrer l’action. La dérobade du gouvernement polonais précédent face aux initiatives des autres Européens tendant à l’abolition universelle de la peine de mort, nous rappelle que le socle de valeurs partagées doit être solide si l’on veut, sur cette base, bâtir une politique étrangère et de sécurité réellement « commune ».

Les valeurs ne sont pas une décoration, un stuc sur la façade de la maison européenne ; elles en sont les fondations. C’est pourquoi nous soutenons ce traité mais continuerons à nous battre sur le terrain des valeurs, quelles que soient les dérogations que certains réclament et ont hélas obtenues.

Espace réactions(2)

ds Traité réformateur : "La Charte ou la vie ?"



Par arturh, 27 octobre 2007

Rester sur le strict terrain des valeurs, c’est le plus sûr moyen de ne jamais sortir d’un débat qui s’avèrera immanquablement stérile. C’est l’intelligence de Sarkozy qui a compris qu’il ne servait à rien d’appeler un Traité "Constitution" quand il ne s’agit que d’un Traité, le mot "Constitution" étant, en UE, trop chargé de valeurs liées au mot Démocratie.

Il ne faut jamais quitter le terrain des institutions. Et dans ce cadre, pour forger une politique étrangère, il faut un pouvoir exécutif démocratiquement légitime, appuyé par un pouvoir législatif démocratiquement légitime, contrôlé par un pouvoir judiciaire suprême démocratiquement légitime.

Et nous, les européens, n’avons rien de tout ça, même si nos valeurs, majoritairement partagées, devraient nous permettre de l’avoir.

ds Traité réformateur : "La Charte ou la vie ?"



Par Thomas Lefebvre, page perso : Le Croche-Pied, 29 octobre 2007

Je comprends que l’on puisse s’indigner du manque de parole d’un Etat mais tout de meme, les chefs d’Etats et de gouvernements changent, ils ne sont pas poings et mains liés aux décisions des précédents gouvernements, sinon, ca sert a rien de faire des élections. La Charte était détestée au RU, a tord ou a raison, et le gouvernement de Gordon Brown a posé ses conditions sur les opt-outs et a gagné sur presque toute la ligne. On peut le regretter mais il faut tout de meme noter que d’apres un comité de la Chambre des Communes, ces opt-outs seraient inopérants...

Je me pose une question sur la stratégie qui consiste a tirer a boulets rouges sur les eurosceptiques britanniques tout en critiquant Brown : les eurosceptiques sont nombreux, puissants et bien organisés et les attaquer frontalement ne fait que les renforcer, surtout quand les attaques viennent du continent, au dépend de Brown. Par exemple, l’attaque de Jacques Santer en avril 1997, a la fin la campagne électorale, contre les eurosceptiques a mis dans l’embarras Blair et fortifié les tories. Or, on connait bien la position des Wiliam Hague & co sur ces questions, du coup, ne donnont pas trop d’eau au moulin des eurosceptiques britanniques.

Ne nous trompons pas de cible : si Brown ne ratifie pas le traité, on n’est, comment dire, un peu coincé, nan ? Soutenons Brown dans son défi en présentant les faits.

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