Crise financière : "L’Europe paye aujourd’hui sa complaisance"

Interview d’Eloi Laurent sur les origines et les conséquences de la crise financière
Eloi Laurent, senior economist à l’OFCE, a répondu aux questions d’Euros du Village au sujet de la crise financière qui touche aujourd’hui l’Europe de plein fouet. Il revient sur la responsabilité des institutions de politique économique, et notamment la BCE, qui n’ont pas agi assez tôt pour éviter le déclenchement de la crise, et explique pourquoi la situation actuelle exige un plan de sauvetage et de relance européen.
Chronologie de la crise financière
La crise financière qui touche l’Europe depuis trois semaines n’est pas nouvelle. Dès février 2007, les défauts de paiements de crédits "subprimes"(crédit hypothécaire accordé aux américains modestes par des établissements non soumis à la réglementation bancaire, sans tenir compte de leurs incapacités à rembourser) se multiplient aux Etats Unis. La crise apparaît outre-atlantique en août 2007. Face aux premières faillites d’établissements bancaires et aux risques de propagation de la crise, les places boursières chutent. Des milliers de foyers américains se retrouvent sans logement.
Plus d’un après le début de la crise américaine, les groupes financiers américains n’ont toujours pas remboursé leurs dettes malgré d’importantes liquidités injectées. La banque d’affaires Lehman Brothers dépose le bilan le 15 septembre 2008 tandis que le groupe Merrill Lynch est racheté par l’une des principales banques américaines, Bank of America. Le lendemain, le gouvernement et la FED (équivalent de la BCE aux Etats-Unis) nationalisent l’assureur AIG pour 85,5 milliards de dollars (soit 80% du capital). Les places boursières chutent toujours avec les faillites des groupes a priori les plus sûrs du continent américain. Pour stopper les faillites successives, les autorités américaines mettent en place un plan de sauvetage, dirigé par Henri Paulson, à hauteur de 700 milliards de dollars.
Cette instabilité financière américaine persiste et les bourses mondiales continuent de chuter. En raison des doutes sur sa solvabilité, le premier établissement européen à être touché est le groupe belgo-néerlandais Fortis, le 26 septembre. Le groupe sera sauvé de la faillite par les autorités du Benelux, tout comme Dexia, sauvé en partie par l’Etat français. La plupart des pays européens sont touchés par cette crise sans précédent, en particulier des banques belges (Fortis, Dexia), suisse (UBS), italienne (Unicredit) ou allemande (Hypo Real Estate). La Chambre des représentants américaine vote et rejette le plan Paulson dans un premier temps le 29 septembre, lequel sera finalement accepté par les Sénat le 1er octobre par les Sénateurs. En Europe, les représentants des états membres attendent une baisse des taux d’intérêts de la BCE pour désamorcer la crise qui n’arrive tout d’abord pas. La France, qui occupe la Présidence du Conseil de l’UE, réunit le 4 octobre 2008 les 4 pays européens du G8 (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, France) ainsi que le directeur de la BCE, Jean Claude Trichet et le président de l’Eurogroupe, Jean Claude Juncker, dans le but de trouver une réponse européenne à la crise. Celle-ci se limite pourtant à un engagement solennel à éviter les faillites bancaires, mais ceci uniquement dans un cadre national et non dans le cadre d’un plan de sauvetage européen, ce qui reflétait avant tout la position de l’Allemagne, hostile à toute idée de budget fédéral et de « payer pour les autres ». Mais avec l’incapacité des réponses actuelles à endiguer la crise, l’idée d’une coopération européenne plus poussée se poursuit, avec notamment l’augmentation coordonnée de la garantie des dépôts des particuliers. Pendant ce temps, l’impact de la crise financière sur « l’économie réelle » se fait de plus en plus sentir : plusieurs pays, dont la France, l’Irlande et le Royaume-Uni, parle aujourd’hui ouvertement de récession.
Février 2007 : les ménages américains modestes ne parviennent plus à rembourser leurs crédits "subprimes".
Août 2007 : La faillite d’établissements bancaires conjuguée aux risques de propagation de la crise provoque la chute des places boursières. Des milliers de foyers américains se retrouvent sans domiciles.
15 septembre 2008 : Le groupe américain Lehman Brothers dépose le bilan alors que Merrill Lynch est racheté par Bank of America.
16 septembre 2008 : Le groupe d’assurance AIG est nationalisé à hauteur de 80% par le gouvernement américain et la FED.
18 septembre 2008 : les autorités américaines annoncent un plan de sauvetage (plan "Paulson") à hauteur de 700 milliards de dollar.
Les effets de la crise commencent à avoir des répercutions sur l’Europe.
Semaine du 22 septembre 2008 : Les banques belges (Fortis, Dexia), suisse (UBS), italienne (Unicredit) et allemande (Hypo Real Estate) sont touchées par la crise. Les états européens ne parviennent pas à se mettre d’accord au niveau politique monétaire et attendent une aide de la BCE.
1er octobre 2008 : rumeur d’un plan de sauvetage européen à hauteur de 300 milliards d’Euros. Le plan "Paulson" est accepté par les Senateurs en attente de la réponse des Représentants.
2 octobre 2008 : La BCE ne baisse pas ses taux d’intérêts, maintenus à 4,25%.
4 octobre 2008 : Le Président de l’UE, Nicolas Sarkozy, réunit les représentants des 4 pays européens membres du G8 (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, France) ainsi que le directeur de la BCE, Jean Claude Trichet et le président de l’Eurogroupe, Jean Claude Juncker. Un accord a été pris pour soutenir les groupes financiers en difficulté, mais uniquement dans un cadre national. L’idée d’un plan de sauvetage européen est refusée.
6 octobre 2008 : « Lundi Noir » sur les places boursières européennes : l’EuroStoxx 50 (indice boursier européen) perd 7,86%, Paris 9,04% et Londres 7,85%.
8 octobre 2008 : Gordon Brown, premier ministre britannique, annonce la nationalisation partielle de 8 des plus grandes banques britanniques ainsi que la constitution d’un plan de sauvetage de 200 milliards £, et demande une intervention européenne pour garantir les prêts interbancaires. Moins d’une semaine après avoir refusé de le faire, la BCE abaisse son principal taux directeur de 4,25% à 3,75%, dans un geste coordonné avec les principales banques mondiales du monde (dont la FED et la Banque d’Angleterre).
Euros du Village : Pour quelles raisons la crise financière née des subprimes aux Etats-Unis en août 2007 a-t-elle touché l’Europe un an après ? Aurions-nous pu l’anticiper voire l’éviter et peut-on comparer cette crise financière à celle de 1929 ?
Eloi Laurent : La crise financière née aux Etats-Unis a en fait touché l’Europe immédiatement, dès août 2007, comme l’atteste la décision d’alors de la Banque Centrale Européenne (BCE) de fournir des liquidités exceptionnelles au système bancaire européen. On ne peut pas prétendre vivre dans un monde globalisé et penser que les systèmes financiers ne sont pas interdépendants. Le paradoxe de la réponse européenne est que la BCE a été la première à réagir en termes de liquidités, mais a attendu près d’un an et demi pour réagir en termes de taux d’intérêt, ce qu’elle vient juste de faire conjointement avec la Réserver Fédérale Américaine (Fed) et d’autres banques centrales du monde. S’agissant de la capacité d’anticipation, la référence pertinente me paraît être le 11 septembre 2001 : il a fallu attendre une semaine entre l’attaque du World Trade Center et l’action coordonnée de baisse des taux d’intérêt de la Fed et de la BCE intervenue le 17 septembre 2001. En 2007/2008, il aura fallu attendre plus d’un an pour que cette action commune intervienne. La grande différence avec la crise de 1929, justement soulignée par tous les observateurs, c’est...la crise de 1929, autrement dit la conviction désormais largement partagée parmi les décideurs publics que le système capitaliste ne peut pas s’auto-réguler : il faut l’intervention de la puissance publique pour éviter la catastrophe sociale en cas de crise économique.
Euros du Village : Quelle part de responsabilité peut-on attribuer à la BCE dans l’apparition de la crise en Europe et son avenir ? Dans quelle mesure peut-elle agir ?

- La Fortis en pleine tempête
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Le groupe de banque-assurance belgo-néerlandais restera comme le symbole de la propagation de la crise financière à l’Europe. Plombée par le rachat de la banque ABN Amro, Fortis voit le cours de ses actions chuter brusquement en septembre 2008, nécessitant une intervention des 3 Etats du Bénélux, lesquels prennent chacun une participation de 49% au capital de leur branche du groupe (pour une somme de 7 milliards €). Mais ceci ne suffit pas à enrayer la chute, ce qui entraîne une nationalisation de la branche néerlandaise et un rachat de la branche belge par la BNP-Paribas.
Eloi Laurent : La responsabilité de la BCE dans la situation de l’économie européenne me semble considérable : elle a commis une erreur majeure de prévision en minimisant systématiquement les risques de la crise pour la croissance de la zone euro et en se concentrant exclusivement sur la lutte contre l’inflation, alors même que son mandat la contraint légalement à atteindre comme objectif de second ordre la croissance économique et la stabilité du système financier. Sa décision de la semaine dernière de maintenir inchangés ses taux d’intérêt pour les abaisser dans l’urgence moins d’une semaine plus tard montre bien qu’elle ne maîtrise pas cette séquence de crise. C’est en partie la faute de ses statuts, mais en partie seulement : elle dispose d’une capacité d’interprétation qu’elle a utilisée à mauvais escient. Jean-Claude Trichet appelle ces jours-ci les marchés à retrouver leurs esprits, c’est sans doute utile, mais il devrait commencer par s’appliquer cette bonne résolution à lui-même.
Euros du Village : Depuis deux semaines, les représentants politiques européens tentent de minimiser l’impact de la crise financière sur les banques et l’économie en Europe et de rassurer les particuliers. Cependant, des banques belges (Fortis, Dexia), suisse (UBS), italienne (Unicredit) et allemande (Hypo Real Estate) ont été touchées. Par ailleurs, l’INSEE parle « d’entrée en période de récession » pour la France. Quel est l’état réel de l’économie et quelle évolution de la crise prévoyez-vous ? Quels impacts spécifiques sont attendus pour l’économie en général (croissance), et pour les particuliers (pouvoir d’achat, chômage) ?
Eloi Laurent : Il est tout à fait clair, compte tenu des données disponibles, que la zone euro est aujourd’hui proche de la récession : le marché du crédit se tend, le marché du travail aussi et nous avons déjà un trimestre de croissance négative, confirmé par Eurostat. Le chômage va recommencer à augmenter (c’est d’ailleurs déjà le cas en France), le pouvoir d’achat va se contracter, l’investissement et la consommation vont ralentir. Dans certains pays comme l’Irlande et l’Espagne, la récession sera plus marquée encore et peut dégénérer en dépression. Ce contexte n’est pas une découverte : il est connu depuis des mois et pourtant, j’y reviens, la BCE a pris la décision d’augmenter ses taux d’intérêt en juillet. Cela prouve à quel point les responsables européens ont été complaisants à l’égard d’institutions économiques qui ont largement dépassé leur seuil d’incompétence. L’Europe paye aujourd’hui très cher le prix de la complaisance entretenue depuis des années à l’égard de mauvaises règles de politique économique.

- L’Europe à la recherche d’une solution
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Le 4 octobre 2008, Nicolas Sarkozy, président en exercice du Conseil de l’Union européenne, réunit ses homologues allemand, britannique et italien (les pays européens membres du G8) ainsi que Jose Manuel Barroso et Jean-Claude Trichet, afin de réfléchir à une solution européenne à la crise. Ils s’engagent solennellement à éviter les faillites bancaires, mais l’idée d’un plan de sauvetage européen est refusée sous la pression d’Angela Merkel. Les réponses nationales seront-elles suffisantes pour endiguer la crise ?
Euros du Village : Même si un engagement a été pris de soutenir les groupes financiers en difficulté, peut-on dire qu’un réel consensus européen a été mis en place lors du "mini sommet" du samedi 4 octobre, qui réunissait les quatre pays européens membres du G8 ? Pensez-vous qu’il faille rendre plus flexible le pacte de stabilité et de croissance ou le respecter dans son "intégralité" comme le rappelle Jean Claude Juncker ?
Eloi Laurent : Non, au contraire : le mini-sommet européen a été l’occasion d’étaler au grand jour les divisions européennes. Mais la direction indiquée par la France est la bonne : il faut un plan de sauvetage européen des banques les plus touchées. Il faut une européanisation plutôt qu’une nationalisation des banques plombées par leurs mauvais choix. Il faut aussi une relance budgétaire coordonnée pour contrer la récession économique qui se précise, ce qui suppose de s’affranchir du Pacte de stabilité, qui est l’exemple même de la mauvaise règle de politique économique. Pour ces deux mesures, l’accord de l’Allemagne est indispensable. Or, l’Allemagne ne veut pour l’instant ni de l’une ni de l’autre mesure. Cette obstination est incompréhensible : les banques allemandes sont plus vulnérables que les autres en Europe, et l’économie allemande est, selon les prévisions de la Commission européenne, au bord de la récession technique (deux trimestres consécutifs de baisse du PIB). Au-delà des enjeux politiques intérieurs, cela s’explique par le fait que l’Allemagne est, pour des raisons historiques, plus que les autres pays européens attachée à ces règles économiques européennes qui se révèlent tellement toxiques aujourd’hui. Cette crise doit être l’occasion d’une prise de conscience et d’un sursaut outre-Rhin.
Photos :
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La Fortis en pleine tempête : referentiel.nouvelobs.com/file/526298.jpg
L’Europe à la recherche d’une solution : www.laprovence.com/business/img/photos/afp/20...
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Crise financière : "L’Europe paye aujourd’hui sa complaisance"
Par Robert Paris, page perso : corps des humbles de savoye, 13 octobre 2008
Ce n’est que le début, car on a donné de l’argent à ceux qui font profit de cela. De plus le G15 donne et garantit sans avoir posé une législation mondiale à mettre en place aussi je me permets de vous soumettre ma perception en cliquant sur : http://www.corps-des-humbles-de-savoye.over-blog.com
Recevez sans attendre, Madame, Monsieur, les usages que l’on se plait à dessiner ici-bas.
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