HONGRIE : une troisième voie contre les sceptiques

Promesses intenables pour pays mal en point
En avril 2006, pour la première fois dans l’histoire de la Hongrie post-communiste un gouvernement sortant a été reconduit, et ce dans un contexte économique qui fait craindre a de nombreux spécialistes, hongrois comme européens, une crise économique si des mesures drastiques ne sont pas prises rapidement. Apres quatre années de gouvernement socialiste et un changement de Premier ministre il y a un peu moins de deux ans, la situation économique du pays est préoccupante (déficits publics importants, hausse de la monnaie nationale, le Forint, par rapport à l’Euro). Au lendemain de la victoire de la coalition gouvernementale sortante formée par l’alliance du parti socialiste (MSzP) et du parti libéral (SZDSZ), le premier ministre Ferenc Gyurcsany s’est engagé à rétablir la stabilité et à prendre les mesures nécessaires, des promesses que beaucoup jugent vaines. Eclairage sur la situation politique du pays, au lendemain des promesses.
Bilan de quatre années d’un gouvernement socialiste… pour le moins libéral
La règle de l’alternance politique qui semblait caractériser la vie politique de la Hongrie depuis l’accession de cette dernière à un régime démocratique, en 1990, a finalement été invalidée par les résultats des élections législatives du 23 avril. En effet, la coalition gouvernementale a été reconduite avec au total plus de 54,4% des voix, ce qui lui permet de consolider l’avance de sièges qu’elle possédait auparavant sur le parti conservateur, le Fidesz, et son leader charismatique, Viktor Orban. L’impression qui ressort de ces quatre dernières années de gouvernement socialiste est pour le moins mitigée et déroutante. Il peut en effet paraître difficile de percevoir la cohérence d’ensemble des politiques menées par les gouvernements successifs de Péter Medgyessy de 1998 à 2004 et de son successeur et actuel premier ministre : Ferenc Gyurcsany. Ce dernier, homme d’affaires devenu multimillionnaire à la suite des privatisations intervenues en Hongrie au cours des années 1990, n’a rejoint le parti socialiste qu’en 2000. Il a réussi à se propulser à la tête du gouvernement en septembre 2004, alors qu’il n’était que simple ministre de la jeunesse et des sports du gouvernement Medgyessy, et semble depuis faire l’unanimité au sein de son parti, mais également pour une majorité des Hongrois qui lui ont redonné leur confiance.
Les décisions politiques prises par la coalition social-démocrate ces dernières années sont parfois difficiles à appréhender. En effet, ce que beaucoup d’analystes décrivent comme une « troisième voie à la hongroise », en référence aux troisièmes voies allemande de Gerhard Schröder et britannique de Tony Blair, présente certains traits distinctifs qui la différencie quelque peu de ces modèles. Tout d’abord, cette filiation du socialisme hongrois avec le modèle de troisième voie prodigué par Antony Giddens (qui consiste pour résumer à conduire des politiques libérales dans la sphère économique et à maintenir une forme d’Etat providence dans la sphère sociale) tient en grande partie à la figure emblématique du Premier ministre. Ce dernier, qui aime à se présenter comme l’héritier de Tony Blair, se revendique du modèle de troisième voie depuis déjà longtemps, notamment depuis son adhésion au début des années 90 au think-tank « Policy Network » (groupe de réflexion très à la mode au Royaume-Uni notamment) , fondé par Peter Mandelson, architecte au côté de Tony Blair et Gordon Brown du New Labour en Grande Bretagne et actuel commissaire européen au commerce extérieur de l’UE. L’alliance des socialistes avec les Libéraux de l’Alliance des Démocrates libres apparaît comme un autre signe de la tendance centriste des socialises hongrois. Mais c’est avant tout au niveau du bilan de ses politiques économiques que le gouvernement est apparu fondamentalement libéral. En effet, sous les gouvernements de Medgyessy et Guyrcsany d’importantes réductions d’impôt ont été octroyées pour stimuler la croissance (baisse de l’impôt sur le revenu de 40% en 2002 à 36% en 2005 renforcée par la loi de finances de 2006, baisse de la TVA de 25 à 20% sur la même période et baisse des impôts indirects) et le cycle de privatisations et d’ouverture de l’économie hongroise aux IDE (Investissements directs étrangers) a été poursuivi. Ces dernières données ne semblent pas fondamentalement différencier la « troisième voie hongroise » de ses cousines d’Europe occidentale.
Repères
Résultats des élections législatives (deuxième tour - 26 avril 2006)
Participation : 64,36%
Parti socialiste (MSZP) : 48,19% - 186 sièges
Alliance des jeunes démocrates-Union civique (FIDESZ-MPP) : 42,49% - 164 sièges
Parti socialiste-Alliance des démocrates libres (MSZP-SZDSZ) : 6 sièges
Alliance des démocrates libres (SZDSZ) : 4,66% - 18 sièges
Forum démocratique (MDF) : 2,85% - 11 sièges
Autres : 1,81%
Source : Commission électorale hongroise
Dates clés dans l’histoire hongroise post-communiste
23 octobre 1989 Proclamation de la naissance de la IVème République de Hongrie. Fin du règne de vingt ans de János Kádár.
Avril-mai 1990 Premières élections libres. Victoire du Forum démocratique magyar (MDF), conduit par Jozsef Antall. Les libéraux, les socialistes et le FIDESZ sont dans l’opposition.
1994 Retournement complet de l’équilibre initial des forces politiques à l’occasion des élections législatives : victoire des socialistes avec une majorité de sièges à la Chambre (ils n’avaient obtenu que 9% des suffrages en 1990). M. Horn devient Premier ministre et les libéraux acceptent de former avec lui une coalition gouvernementale.
1998 Victoire du FIDESZ allié au MDF et au parti pour la justice et la vie (MIEP). Viktor Orban, figure emblématique de la lutte anti-communiste, devient Premier ministre.
1999 Adhésion de la Hongrie à l’OTAN
2002 Retour des socialistes à la tête du pays avec l’appui des libéraux de l’Alliance des Démocrates libres. Péter Medgyessy, ancien ministre des finances de 1996 à 1998, dirige la gouvernement.
1er mai 2004 Adhésion de la Hongrie à l’UE. Les Hongrois avaient dit "oui" à 84% à l’adhésion du pays lors du référendum du 12 avril 2003.
Juin 2004 Les socialistes sont désavoués aux élections européennes qui voient les formations "eurosceptiques" (dont le FIDEZs) réaliser des scores importants. Le Premier ministre démissione sous la pression des alliés libéraux et Ferenc Gyurcsany prend sa place.
Avril 2006 Victoire aux élections législatives des socialistes et de leurs partenaires libéraux, mettant fin au jeu des alternances politiques depuis 1990.
Seulement, la Hongrie n’est pas la Grande-Bretagne. Du fait de son passé communiste les habitudes ont la vie dure, même si la Hongrie affiche sa différence dans ce domaine. Ainsi, la coalition socio-libérale a dû composer avec des cadres de l’ancien parti communiste, encore largement présents dans les rangs socialistes. Elle a dû se livrer en conséquence à des politiques de clientélisme électoral consistant à privilégier certaines franges de la population, particulièrement les personnes plus âgées et les fonctionnaires, habituellement acquises au parti socialiste. Les salaires des personnels de la santé et de l’éducation ont ainsi été augmentés de 50% (cela dit ces derniers voyaient leurs revenus stagner depuis longtemps), les retraites ont largement été revues à la hausse et le gouvernement a également largement aidé les entreprises publiques. Loin de vouloir critiquer ces mesures, dont certaines apparaissent nécessaires, il convient pourtant de noter que ces « cadeaux » (baisse des impôts d’un côté et hausse des salaires et retraites de l’autre) ont été jugés par de nombreux analystes comme disproportionnés et participant d’une dynamique populiste caractérisant déjà le précédent gouvernement Fidesz de Viktor Orban. Cette tendance s’est accentuée pendant la campagne électorale alors même que les mesures de redressement fiscal ont été placées au cœur de cette dernière.
Des promesses électorales démagogiques intenables malgré des réformes nécessaires
Si la coalition socio-libérale hongroise s’est démarquée d’une ligne socialiste « classique » au cours de la législature en mélangeant à la fois des mesures considérées comme libérales et populistes, cette tendance ne s’est pas estompée au cours de la campagne électorale. Lancés dans une surenchère électoraliste, le Fidesz et la coalition sortante ont multiplié les engagements irréalistes. Les socialistes se sont ainsi engagés à poursuivre le financement d’infrastructures importantes (routes, chemins de fer, quatrième ligne de métro à Budapest), et ce sans préciser d’où proviendraient les fonds nécessaires au financement de ces derniers, alors même que Viktor Orban s’est quant à lui engagé à arrêter de « vendre les Biens de l’Etat aux étrangers » et à renationaliser certaines infrastructures telles que l’aéroport international de Budapest. Les deux partis adversaires ont également promis de baisser la fiscalité, de créer 500 000 emplois supplémentaires, d’accorder un quatorzième mois de pension pour les retraités, etc. ; le tout en promettant en même temps de réformer la santé et l’éducation considérés comme deux secteurs déficitaires et nécessitant des réformes urgentes. Les coûts anticipés des promesses électorales des deux partis étaient ainsi chiffrés à plus de 14,5 milliards d’euros pour la Fidesz-MPP et 5,4 milliards pour la coalition sortante, des chiffres jugés hors de propos non seulement par les milieux académiques et économiques mais aussi par les électeurs eux-mêmes.
Les Hongrois ont ainsi eu parfois du mal à se prononcer « sur le fond » au cours de ce suffrage : les mesures annoncées par la Fidesz et la coalition socio-libérale étant très proches les unes des autres, beaucoup s’en sont remis à leurs convictions politiques. La Fidesz s’est ainsi inclinée dès le premier tour des législatives, le 9 avril 2006, et doit notamment sa défaite pour le second tour à l’échec de sa tentative d’alliance avec le forum démocratique (MDF), parti de centre droit conduit par Ibolya David et ancien allié du Fidesz. Le forum démocratique, qui a crée la surprise en remportant 11 sièges à l’issu du scrutin, a justifié son refus d’alliance avec la Fidesz en expliquant que cette formation développait une « politique démagogique et populiste » n’épousant pas la ligne centre-droit du forum. Viktor Orban, sentant que l’issue du scrutin lui serait fatale sans alliance avec le MDF, était même allé jusqu’à proposer, en cas de victoire, de céder sa place de Premier ministre à un candidat du forum. Le candidat du Fidesz, et ancien premier ministre hongrois, a ainsi annoncé son retrait de la vie politique après l’annonce des résultats du scrutin du 23 avril et a commenté ces derniers en ces termes : « Ceux qui s’unissent gagnent, alors que ceux qui n’arrivent pas à joindre leurs forces perdent toujours ».
Se reposant sur une légitimité démocratique plus grande que lors de la précédente législature, Ferenc Gyurcsany doit à présent faire face aux réalités et s’engager dans la voie des réformes. Ce dernier a ainsi annoncé à l’issu du scrutin : « une période de réformes, la plus intense depuis la transition, va intervenir ». Dans ce domaine, les analystes s’accordent quant au bilan économique de la Hongrie, considéré par tous comme préoccupant. Si le pays peut se vanter d’afficher des chiffres de croissance du PIB « honorables » (4% du PIB en 2005), ce sont les données liées aux "critères de Maastricht" qui inquiètent tout particulièrement. En effet, la Hongrie a affiché en 2005 le plus important déficit de l’UE à 25 avec un taux de 6,1% du PIB, chiffre jugé sous-évalué par le gouverneur de la banque centrale hongroise, Zsigmond Jarai, qui table sur des valeurs rehaussées à 8 ou 9%. La situation ne devrait pas s’améliorer en 2006, puisque les premières analyses parlent d’un déficit estimé entre 6 et 8% du PIB. Ces chiffres ont été confirmés par la Commission européenne, provoquant une peur accrue des milieux économiques qui craignent une crise financière et des taux de change (le forint n’a cessé d’augmenter ces derniers mois par rapport à l’euro). Les chiffres de la dette publique ne sont pas plus reluisants. Ces données menacent de manière quasi-irrémédiable l’entrée de la Hongrie dans la zone Euro pour 2010, cette dernière étant conditionnée par le respect des fameux critères de Maastricht.
Si le premier ministre hongrois fraîchement réélu s’est montré rassurant quant à l’amélioration de la situation économique, son optimisme est loin d’être partagé, en Hongrie comme au niveau européen. Il a ainsi tenté de rassurer, réitérant ses engagements en faveur d’une plus grande rigueur budgétaire de manière à faire rentrer la Hongrie dans la zone euro en 2010. Il s’est promis de réformer le plus rapidement possible les secteurs de l’administration publique, de l’éducation et de la santé. Ces engagements en matière de réformes ne semblent pas pouvoir s’accorder avec ses promesses électorales et l’avenir dira si ce sont les cadeaux électoraux ou les vraies réformes qui sont en tête des priorités du nouveau gouvernement hongrois. En attendant, les avis sceptiques sur les réformes en Hongrie sont majoritaires, une tendance que la perspective des élections municipales en octobre et les concessions électorales les accompagnant ne devrait pas améliorer.
Illustration : le parlement hongrois, à Budapest, image de carte postale
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- Ministère des affaires étrangères hongrois
- la Hongrie dans l'Union Européenne (plaquette en PDF)








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