ITALIE : les lendemains précaires de Romano Prodi

Et s’il fallait tout refaire ?
Romano Prodi sera donc le prochain chef du gouvernement italien. En tant qu’ancien président de la Commission européenne, ce professeur d’économie austère est forcément pro-européen. Inutile de dire qu’un net changement de politique se profile : Bruxelles plutôt que Washington, l’intérêt général plutôt que l’intérêt personnel. Mais appuyé par une majorité hétéroclite qui donne déjà des signes de fragilité, la mission s’annonce plus que délicate : et s’il fallait tout refaire ? Eclairage.
L’Union Européenne peut désormais se sentir soulagée ; bien qu’à une très courte majorité, la coalition de Romano Prodi, l’"Unione", a gagné la bataille électorale italienne. Il est vrai qu’avec un ancien président de la Commission Européenne aux commandes, l’UE acueille un premier ministre italien davantage tourné vers Bruxelles que Washington.
Mais au regard des résultats des élections italiennes, ce ne sont pas les seules raisons d’optimisme pour les Européens. Cinq années de mauvaise gestion ont plongé l’économie de la péninsule dans la crise et l’on conduit au statut peu enviable d’"homme malade de l’Europe", et si la précédente expérience au gouvernement de Prodi à la fin des années 90 n’était pas nécessairement éclatante, au moins Italiens et Européens peuvent espérer la mise en route d’une gestion économique prudente. En outre, la page du berlusconisme tournée, on peut s’attendre à ce qu’intérêt personnel et politique ne soient plus mélangés.
Par conséquent, finis les scandales de corruption, les croisades interminables contre les juges, les gaffes au Parlement européen ! A priori, donc, il semble qu’il n’y a que du positif à retirer de ces élections. L’Europe aurait pourtant de nombreuses raisons de demeurer circonspecte au regard de la situation italienne, et se réjouir de la défaite de Berlusconi est une posture tout aussi tentante que dangereuse. La situation en Italie mérite en effet de nuancer le constat immédiat de la victoire électorale, notamment au regard des conséquences de ce résultat sur l’équation politique communautaire et la "gouvernance" au plan européen.
Des urnes à la formation du gouvernement : étapes institutionnelles et obstacles politiques
Etalé sur deux jours, les 9 et 10 avril 2006, le scrutin a porté à la fois sur l’élection des représentants à la chambre des députés et au Sénat italien. Le résultat final de l’élection, reconnu par la Cour de Cassation le 19 avril, donne une majorité de 348 sièges sur 630 à l’Unione à la chambre des députés, renforcée par un système de « prime » au vainqueur, et 158 sur 315 au sénat, soit seulement deux sièges d’avance sur Forza Italia, la formation de Silvio Berlusconi. Ce dernier estime d’ailleurs que la victoire de la coalition de gauche n’est toujours pas légitime et promet de tout faire pour empêcher le futur gouvernement Prodi de travailler. Gouvernement qui, après un vote de confiance du parlement, ne sera d’ailleurs formé que lorsque le Président de la République, dont les fonctions sont principalement représentatives, aura appelé à la démission de l’ancien chef de gouvernement et aura donné mandat pour la formation d’un nouveau. Or, l’actuel chef de l’Etat, Carlo Azeglio Campi, dont le mandat s’achève à la mi-mai, a déclaré qu’il laisserait cette décision à son successeur. En attendant, le 28 avril, les deux Assemblées se réuniront pour la première fois et auront jusqu’au 13 mai pour élire leurs Présidents respectifs, ce qui n’a pas manqué de déjà créer une première crise au sein de la nouvelle majorité, deux candidats de la coalition Prodi s’étant disputé la présidence de la Chambre des députés. Massimo D’Alema, président des Démocrates de gauche (DS), principale formation de l’Unione, s’opposait en effet à Fausto Bertinotti, secrétaire général de Refondation communiste (PRC). Ce dernier aura finalement la voie libre, Massimo D’Alema déclarant forfait. Mais il s’agit là d’un véritable sacrifice pour les démocrates de gauche, ainsi que pour Romano Prodi, Fausto Bertinotti ayant été à l’origine de la chute du premier gouvernement Prodi en 1998. Au Sénat, Franco Marini, chef de file de la Marguerite, le parti centriste, devrait obtenir la présidence. Massimo D’Alema pourrait se voir finalement se faire élire Président de la République en compensation. Parmi les autres partis de l’Unione, l’équilibre sera tout aussi difficile à tenir, chacun réclamant une représentation maximale au sein de la nouvelle majorité. Ce sont en effet pas moins de 12 partis (9 partis plus une formation réunissant 3 partis, l’Olivier) qui composent la coalition.
Le plus grand défi : durer
La coalition de gauche qui vient de faire tomber le gouvernement Berlusconi a sans doute atteint son seul objectif "concret". La campagne électorale a été avant tout une bataille de personnes bien plus que de programmes. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas une surprise au regard des alliances surprenantes créées pour chasser Berlusconi du pouvoir : il y a bien peu de systèmes politiques où l’on peut trouver d’irréductibles communistes sur le même banc que des chrétiens démocrates. Leur front commun pour l’éviction de Berlusconi est une chose, mais il pourrait en être différemment lorsque seront discutées les réformes des retraites, la flexibilité du marché du travail, ou encore la politique de l’immigration. C’est cette situation qui a laissé de nombreux commentateurs on ne peut plus sceptiques quant à la capacité du nouveau gouvernement Prodi à "durer".
Reprenons. Le gouvernement Prodi n’existe pas encore. M. Prodi lui-même doit encore prêter serment et être convoqué par le Président de la République (M. Ciampi) pour former un gouvernement. Le seul problème est que le mandat du Président Ciampi s’achève ce mois-ci et qu’il a lui-même déclaré que la tâche de nommer le nouveau Premier ministre incombera à son successeur. Certaines rumeurs en Italie prétendaient que M. Ciampi se présenterait pour un nouveau mandat de sept ans, c’est-à-dire jusqu’à l’âge très respectable de 92 ans, mais l’intéressé les a récemment démentit. Au total, la formation d’un nouveau gouvernement pourrait prendre beaucoup plus qu’un mois.
La tâche de M. Prodi est donc maintenant d’unir un groupe hétéroclite. Mais en imaginant qu’un gouvernement de gauche est formé d’ici un mois, quelles sont ses chances de durer quand dans le même temps l’Italie sera revenue à la "petite" politique de tous les jours ? Malheureusement, l’histoire semble jouer contre l’Unione. Le pays a eu en effet 38 Premiers ministres en 60 ans, avec autant de coalitions rompues à droite, à gauche, comme au centre. L’italie d’après-guerre n’a connu qu’un seul Premier ministre capable de se maintenir au pouvoir durant les cinq années de son mandat : Silvio Berlusconi. Ceci rend la situation de Romano Prodi beaucoup plus précaire que celle de ses prédécesseurs : si son gouvernement tombe du fait d’une rupture de la coalition les électeurs italiens pourraient très bien être rappellés aux urnes dans l’année qui s’ouvre, cette fois peut-être plus convaincus par Berlusconi qui considère que la manière de gouverner de la gauche est "dépassée" et "inutile".
Avec une majorité parlementaire aussi mince et une coalition aussi diverse, le premier but de Prodi est d’asseoir son autorité et de trouver une liste d’objectifs politiques sur lesquels s’entendre à gauche, au moins dans les grandes lignes. Les citoyens à travers l’Europe devraient prêter attention aux changements inévitables que va connaître l’Italie dans sa politique, et de manière générale dans son attitude, vis-à-vis de l’Union européenne. Une fois encore Prodi se retrouve avec des eurosceptiques et des europhiles auprès de lui, et malgré son incontestable "cursus européen" ce sera pour lui une véritable épreuve que de trouver une ligne cohérente sur des questions comme l’élargissement de l’Union ou la "Constitution".
Tournant pro-européen
Ceci dit, l’Italie va sans l’ombre d’un doute assister à un tournant politique pro-européen sous la direction de Prodi, et cela aura en soi des conséquences sur la gouvernance au sein de l’Union européenne. Il est intéressant de noter que Tony Blair, contrairement à Jacques Chirac, n’a pas appelé Prodi pour le féliciter de son élection, ce qui pourrait être une indication de la proche amitié que le Premier ministre britannique a lié avec Signor Berlusconi durant les cinq dernières années.
Prodi a déclaré durant la campagne électorale que si il l’emportait, les troupes italiennes en Irak reviendraient au pays. Alors que Berlusconi était un ardent défenseur -et un sujet loyal- de la psychologie de la "guerre contre le terrorisme" épousée en premier lieu par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, on ne peut en dire de même de Prodi. Au moment où de nouveaux enjeux internationaux arrivent au point critique, tel l’Iran et son programme d’enrichissement d’uranium, l’Italie ne peut plus être considérée comme l’allié atlantiste loyal qu’elle a pu être dans un passé proche.
En ce qui concerne les politiques européennes à proprement parler, Prodi a déjà présenté un plan "sans détour" pour l’Europe, avec l’Italie dans le rôle du pilote. Dans une interview accordée au Sunday Times, Prodi a déclaré que l’Union européenne devait aller de l’avant vers plus d’intégration, et que l’Italie devrait faire partie d’un "noyau dur" d’Etats membres, poussant vers plus de réformes. De même, il dit à propos de la "Constitution" : "Nous devons nous fixer comme objectif une Constitution beaucoup plus simplifiée qui se concentre sur les grands principes. Cela signifie la première partie de [l’actuelle] Constitution, la Charte des droits fondamentaux et peut-être le protocole social".
Avec une Union européenne dans une période de réflexion "infligée" à elle-même et cherchant désespérément un leadership, l’ex Président de la Commission pourrait se retrouver dans la position de "catalyseur" pour le changement à Bruxelles. La place est en tout cas vacante pour cette tâche et le CV de Prodi pourrait correspondre au profil.
Une semaine c’est court en politique, et plus en Italie que n’importe où ailleurs. Les rêves d’Europe de Prodi pourraient redonner espoir aux Européens, mais il va devoir d’abord concentrer ses efforts pour surmonter les défis qui l’attendent en Italie. Il devra rendre au pays sa crédibilité et il a toutes les chances d’y arriver, à condition de faire tenir sa coalition. A ce moment-là seulement, le soupir de soulagement qu’a poussé l’Europe au moment de sa victoire pourra ressembler à un véritable sourire.
Espace réactions(1)
ITALIE : les lendemains précaires de Romano Prodi
Par Scipion, 9 janvier 2007
Prodi ne terminera pas l’année au Palais Chigi.
Berlusconi reviendra plus fort qu’avant et avec cinq autres années devant lui pour finir de mener à bien les réformes dont l’Italie a impérativement besoin.
Comme les médias français ne me paraissent pas avoir insisté sur ce fait, je signale que l’indolent Prodi a déjà dû céder au chantage de ses alliés communistes - qui le soutiennent comme la corde soutient le pendu, c’est le moment ou jamais d’utiliser l’expression - en concédant la présidence du Parlement au dénommé Bertinotti, Fausto.
Ce bolchevique de la vieille école, sectaire comme un quartet Laguillier-Besancenot-Krivine-Mamère n’oserait plus l’être, ne perd pas une occasion de se déclarer en faveur de l’abolition de la propriété privée...
Tel est le type qui, aux applaudissements des eurocrates, à en croire M.Gherardi, fait la pluie et le beau temps dans l’Italie d’aujourd’hui, en menaçant l’inconsistant Prodi de lui retirer son soutien - et ce n’est pas un gag, puisque le même Bertinotti l’a déjà fait, en 2001...
Pauvre Italie...
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- La Libre Belgique
- Prodi, itinéraire d'un italien européen
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- La composition de l'Unione








