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Jean QUATREMER : "Vis à vis de l’Europe, on reste encore dans le mensonge" (PODCAST)

Un entretien exclusif pour les "Euros du Village". Sans concession.

Jean Quatremer couvre l’actualité européenne pour "Libération" depuis 1990. Autant dire, de la chute de l’empire soviétique au rejet de la Constitution européenne, en passant par la signature du traité de Maastricht et les deux derniers élargissements, qu’il a eu le temps de se forger un profil de fin observateur et de décrypteur du monde bruxellois. Ce personnage, qui n’a pas la langue dans sa poche, nous a reçu avec sa bonne humeur et ses coups de gueule. Il nous parle de son expérience de journaliste français, entre consternation sur la place faite à l’Europe dans les médias français et cruelles désillusions de l’après 29 mai. Quatremer, ou l’art de ne pas nager entre deux eaux...





Question 1
 
Jean Quatremer, pourriez-vous nous dresser un bref tableau du monde journalistique à Bruxelles ?
Question 2

Et par nationalité, qu’est ce que cela donne ?
Question 3

Pourquoi les journalistes français n’ont pas d’intérêt à suivre les questions européennes ? Est-ce un problème de lectorat ou d’engagement des journalistes ?
Question 4

120 journalistes britanniques à Bruxelles ; est ce que cela veut dire que l’« eurosceptisisme » est sur-représenté, ou mieux représenté que l’ «  europhilie » ?
Question 5

Que pensez-vous de la proposition récente de créer une Agence Européenne de l’Information ?
Question 6

Est-ce que vous pourriez nous parler de votre expérience personnelle de la campagne référendaire en France ?
Question 7

Et au final, être un journaliste français à Bruxelles c’est un sacerdoce ? Vous vous sentez investis d’une mission face à ça ?
Question 8

Vous ne croyez apparemment pas à la stratégie de la Commission sur la communication. Est-ce que vous avez d’autres idées sur comment mieux communiquer sur l’Europe ?





Hélène Leblanc : Jean Quatremer, pourriez-vous nous dresser un bref tableau du monde journalistique à Bruxelles ?

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Jean Quatremer : La salle de presse à Bruxelles compte actuellement 1400 journalistes accrédités auprès de l’Union Européenne. Ce qui fait d’elle la plus grande salle de presse du monde, loin devant celle de Washington, qui comprend 600 à 700 journalistes. C’est dire l’intérêt que la construction communautaire suscite à travers le monde à défaut de susciter un intérêt équivalent en France. La progression du nombre de journalistes a été extrêmement rapide puisqu’il fallu attendre 1978 pour que le nombre de journalistes accrédités atteigne 50. Donc en réalité, la progression a commencé à partir de la négociation du Traité de Maastricht et après l’élargissement de 12 à 15 pays. Et là, brutalement, on a vu un accroissement du nombre de journalistes et avec la réussite de la monnaie unique, le Traité de Nice et le débat sur la Constitution, on a vu une explosion de ce nombre. On peut dire qu’au départ, les journalistes à Bruxelles, c’est une sorte de grande famille, à défaut d’être des militants de la construction européenne. Aujourd’hui, les journalistes viennent à Bruxelles et restent très peu de temps, 3-4 ans. Alors qu’à l’époque on restait bien plus longtemps. Les journalistes aujourd’hui viennent à Bruxelles comme ils iraient à Washington, Londres ou Moscou. Il y a 20 ans, on considérait la construction européenne comme un objet de passion, aujourd’hui on le traite comme n’importe quel autre sujet.

H.L. : Et par nationalité, qu’est ce que cela donne ?

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J.Q. : Les journalistes français sont très largement sous-représentés au regard de l’importance de la France dans la construction communautaire. Les journalistes français sont à peu prêt autant que les journalistes néerlandais, alors que la France est environ 4 fois plus peuplée que les Pays-Bas. Nous sommes à peu prêt une cinquantaine, mais sur cette cinquantaine, on compte aussi les journalistes de l’Agence France Presse (AFP), qui a vocation à être une agence de presse internationale. En réalité, puisqu’il y a 11 journalistes pour l’AFP, les journalistes français sont donc une quarantaine. C’est tout à fait ridicule, si l’on compare ce chiffre, par exemple, aux 120 journalistes britanniques, ou aux 150 journalistes allemands. Les chaînes de télévision ne sont quasiment pas représentées à Bruxelles ; il y a un correspondant pour France 3 et un correspondant pour France 2, mais TF1 n’est pas ici, même si LCI, la chaîne d’information continue vient d’ouvrir un bureau à Bruxelles ; ce qui fait 2 journalistes audiovisuels français à Bruxelles, c’est à dire autant que les journalistes brésiliens ou bulgares. Ils sont même moins nombreux que les chaînes de télévision chinoises. La salle de presse française se caractérise donc par un véritable déséquilibre. On voit bien ce qui s’est passé au moment du référendum : la formidable sous-information qui a pu laisser le champ libre à la désinformation, parce que les médias français ne jouent absolument pas leur rôle citoyen d’information sur la construction communautaire qui reste pour les français un objet totalement extérieur à leurs préoccupations quotidiennes.

Mathieu Collet : Pourquoi les journalistes français n’ont pas d’intérêt à suivre les questions européennes ? Est-ce un problème de lectorat ou d’engagement des journalistes ?

J.Q. : La raison d’un tel désintérêt pour les questions communautaires doit être recherchée aux racines même du journalisme en France. Au départ, ce dernier n’était pas un journalisme factuel, mais un journalisme d’opinion ou d’impression. Ce n’est pas un hasard, si nous n’avons pas en France l’équivalent des grands prix américains d’investigation. En France, on a le Prix Albert Londres, c’est le reportage, la mise en avant du regard du journaliste. L’information dure n’est pas dans la tradition journalistique française. Tant que nous n’aurons pas récompensé par une série de prix des gens qui font des papiers sur, par exemple, le financement des partis politiques, le journalisme factuel, le journalisme qui donne à penser, n’aura pas de place dans les journaux français.

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Deuxième explication ; il y a la dictature de l’audimat. Les médias écrits résonnent comme des médias audiovisuels. C’est à dire que la ménagère de moins de 50 ans ne sera pas intéressée par votre sujet. Le nombre de fois que j’ai pu entendre par ma rédaction centrale : « l’Europe c’est chiant », une espèce d’a priori : « c’est compliqué, donc c’est embêtant, donc on ne le traite pas ». De même pour l’OMC, qui est devenue un enjeu du débat national, par les alter-mondialistes, ou plutôt les anti-mondialistes, comme je les appelle maintenant - je l’assume - d’ATTAC. L’Europe est conçue comme quelque chose de technocratique et d’ennuyeux qui fait fuir le lecteur même si cela n’a jamais été prouvé. Les enquêtes de lectorat ne montrent pas un tel désintérêt. Pendant la campagne référendaire, on a vu que les gens avaient soif de ces informations. Pour la presse écrite, les journaux qui marchent le plus, ce sont les journaux qui font de l’information dure, comme Le Monde Diplomatique, qui pourtant est en crise depuis le référendum du 29 mai, parce que ses positions étaient trop alignées sur celles de l’organisation ATTAC. De même La Croix, qui a accrû sa couverture européenne, a gagné 10% de lecteurs. A mon sens, ce n’est pas un hasard. Les grands journaux généralistes se sont lancés dans une course à l’audimat, dans une course au « moins disant complexe » et « mieux disant faits divers ». On « faitdiversie » l’information internationale et on ne gagne pas de lecteurs. Je pense que cela devrait poser des questions aux rédactions centrales. Pourquoi est-ce qu’en courant après la télévision, en faisant de moins en moins compliqué, et en raccourcissant les papiers, on ne gagne pas plus de lecteurs ? Question que personne ne veut se poser.

Johan Robberecht : 120 journalistes britanniques à Bruxelles ; est ce que cela veut dire que l’« eurosceptisisme » est sur-représenté, ou mieux représenté que l’ « europhilie » ?

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J.Q. : La question est intéressante : elle montre que le nombre ne fait pas la qualité. Si les journalistes français sont sous-représentés, et couvrent insuffisamment l’actualité européenne, lorsqu’ils la couvrent, ils la couvrent plutôt bien et l’information est de bonne qualité ; les journalistes britanniques la couvrent énormément mais donnent de la fausse information, de la très mauvaise information. Le spectacle donné par la presse britannique à Bruxelles est absolument terrifiant. Mis à part le Financial Times et quelques journaux de bonne qualité, ce sont des gens qui ne cherchent qu’à débusquer le scandale, à démontrer aux britanniques qu’ils sont victimes de cette horrible Europe, qui veut réglementer la taille de leur boc de bière, la couleur de leur moquette, qui s’insinue dans le moindre recoin de leur vie, et que le seul soucis de l’Europe est de brimer la culture britannique et ce qui reste de l’empire britannique. Donc, le nombre est sans rapport avec la qualité.

H. L. : Que pensez-vous de la proposition récente de créer une Agence Européenne de l’Information ?

J.Q. : C’est le fameux livre blanc de Margot Wallström. Ce livre blanc, véritablement, la Commission aurait mieux fait de s’en abstenir et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, quand j’entends parler de politique de communication, mon corps de journaliste se hérisse parce que j’entends « Propaganda Staffel », c’est à dire « propagande ». Je suis donc à priori, très méfiant à propos de toute forme de communication institutionnalisée.

Deuxièmement, quand j’entends parler, par la Commission, de « politique de communication » (et ça fait maintenant une quinzaine d’années que je m’occupe des affaires européennes), c’est à chaque fois quand l’Europe est en crise. Lorsque ça va mal, on éprouve le besoin de communiquer. On a l’impression que ça va mal parce qu’on est loin des gens. En fait la question est inversée. C’est sans doute parce que l’on fait une mauvaise politique que ça va mal. La communication ne permet pas de dissimuler l’insuffisance des politiques menées. La question que j’avais posée à Margot Wallström, le jour de la présentation du livre blanc était celle là : « quel type de politique allez vous vendre ? Est ce que vous allez vendre par exemple, le fait que c’est fantastique d’avoir des OPA hostiles à travers l’Europe ? Que la mondialisation, c’est extraordinaire ? Que les délocalisations ce n’est pas grave ? Que le fait de perdre son emploi, ça n’est pas grave ? Qu’on en gagnera d’autres emplois dans 20 ans ? Est-ce que vous allez faire de petits spots pour communiquer sur cette politique ? ». Evidemment non, parce que cette politique là, personne ne la soutient. Des sondages confidentiels ont été fait auprès des opinions publiques, selon lesquels la Commission est identifiée à un organe ultra-libéral qui ne se préoccupe absolument pas de protéger les citoyens européens contre les grands vents de la mondialisation et que cette politique là est rejetée. Sur quoi voulez-vous donc communiquer ? Il n’y a rien à communiquer. Il n’y a pas de contenu à communiquer. Cette Commission là, si elle assumait son orientation ultra-libérale, serait rejetée encore plus qu’elle ne l’est aujourd’hui.

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Troisième raison. Une agence de communication européenne…Pourquoi pas, ce n’est pas forcément une mauvaise idée ; après tout, le gouvernement français subventionne bien l’AFP, qui est indépendante, qui fonctionne bien, qui donne une information objective. Donc une agence européenne, ce n’est pas forcément idiot. Le seul problème, c’est que la Commission européenne, pas plus que le Parlement Européen ou le Conseil des ministres ne pourrait accepter l’indépendance éditoriale. Il suffit de voir comment au quotidien, par exemple, le moindre communiqué de presse est lu, relu, par le moindre conseiller, le directeur général, le commissaire lui-même, il faut une semaine avant qu’un communiqué de presse de dix lignes soit donné à la presse. Vous imaginez bien que la Commission n’est donc pas prête à accepter l’indépendance éditoriale. Car l’indépendance éditoriale c’est quoi ? C’est le droit de critiquer. Donc, donner naissance à un monstre qui risque de vous critiquer, de révéler ce qui ne va pas dans la machine, c’est le contraire d’une politique de communication.

Enfin, dernier point : la façon dont la Commission conçoit la communication européenne. On a l’impression qu’on ne parle pas suffisamment de Bruxelles, or c’est une erreur. On parle suffisamment de Bruxelles. Bruxelles, c’est devenu le monstre hideux qui s’infiltre dans nos vies et qui va nous obliger à faire de la concurrence libre est non faussée (Là je fais de l’humour). Ce dont on ne parle pas assez en revanche, ce sont les Etats membres. Il faudrait un jour expliquer aux citoyens, que tout ce qui sort de Bruxelles, ce sont les Etats membres qui l’ont voulu. Les vrais maîtres de l’Europe, ce sont les Etats membres. Alors au lieu de faire « du Bruxelles », il faut faire « des capitales nationales ». Il faut expliquer que si on a libéralisé l’électricité, le gaz, le transport ferroviaire, le transport routier, c’est parce que la France en particulier l’a voulu. Si la France ne l’avait pas voulu, cela ne se serait pas fait. Si Bruxelles doit communiquer, c’est à ce sujet. C’est dire « ce sont les Etats membres qui font la politique que vous rejetez et ils se servent de Bruxelles comme d’un ‘cache sexe’ pour ne pas assumer leurs responsabilités nationales ». En clair, je nationalise mes succès européens et je communautarise mes échecs nationaux. C’est hallucinant et c’est en permanence. Regardez par exemple ce qu’a fait Jacques Chirac au moment de la présentation de ses vœux cette année. Il a expliqué que l’année 2005 avait été pour la France une année particulièrement riche, que la France avait été innovante, par exemple : la France a lancé l’Airbus A380, Galileo, ITER, etc. Aux dernières nouvelles, sans l’Europe, ces innovations n’auraient jamais pu être accomplies. Si on avait eu une véritable politique de communication européenne, la Commission européenne aurait dû, dès le lendemain, publier un communiqué en disant « ce que vient de dire Monsieur Chirac est faux, car sans l’Europe, cela ne se serait pas fait ». Or ils n’ont pas eu le courage d’assumer cela.

H. L : Est-ce que vous pourriez nous parler de votre expérience personnelle de la campagne référendaire en France ?

J.Q. : C’est une question large que vous me posez là. La campagne référendaire a été marquée par une grande défiance à l’égard des élites. Pour la première fois, à ces élites ont été assimilés les journalistes, les médiateurs. Jusqu’à présent, on avait assisté en France, à une espèce de rejet du monde politique, du monde des affaires, qui sont « des méchantsqui s’entendent pour créer du chômage et dont il faut se méfier ». Cette fois-ci, cette méfiance s’étendait aux médiateurs. C’est dire que l’élite s’étend très loin. Si les journalistes font partie de l’élite, c’est une nouveauté. Les journalistes, c’est une population relativement pauvre. Ce sont des gens qui gagnent entre 1500 et 3000 euros net maximum. Je ne parle pas des grandes vedettes qui sont hors catégorie. Mais en réalité, nous sommes là pour rendre compte de ce que font les gouvernants auprès des gouvernés. Donc il y a eu un rejet et le rejet, en France, a gagné tous les gens qui en France ne sont pas considérés comme faisant partie du peuple. J’ai constaté, par exemple, que le peuple lui s’étendait aussi. Je me suis fait insulter par des gens qui étaient des médecins par exemple, qui gagnent 3 ou 4 fois plus que moi, et qui se considéraient comme le peuple parce qu’ils n’ont pas accès aux gouvernants, pas accès aux mécanismes de décision, donc toute parole, quelle qu’elle soit, venant des médias, était rejetée.

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Je pouvais écrire des articles, pendant la campagne référendaire, pour expliquer que ce qui avait été dit par tel ou tel homme politique en faveur du non était faux -en effet, les mensonges étaient plus du côté du Non que du côté du Oui. Du côté du Oui, il y avait peut-être trop d’optimisme en pensant qu’on allait raser gratis si le traité constitutionnel passait, mais tous les mensonges étaient du côté du Non- je pouvais expliquer que ceci était faux, on ne me croyait tout simplement pas. La parole du spécialiste, même quand il interrogeait un autre spécialiste, n’était plus considérée comme valable. C’était de la propagande. Nous étions les instruments d’une propagande. La campagne référendaire, pour moi, ça a été un formidable exercice révolutionnaire de la part du peuple français. On a coupé toutes les têtes qui dépassaient, on ne croyait absolument personne. A partir de là, c’était le champ libre à toutes les désinformations possibles. Par exemple, le site d’Etienne Chouard sur Internet, mais des mensonges comme je n’en ai jamais vu : un pur scandale ! On nous expliquait que le Traité Constitutionnel allait mettre en place une dictature européenne. Des trucs de folie absolue ! Et on n’arrivait pas à remonter la pente. On le voit encore aujourd’hui, sur mon blog, la plus grande partie des Nonistes qui interviennent sur mon blog, ne regrettent pas leur vote, même si ce qu’ils avaient dit sur les conséquences positives du Non ne s’est absolument pas réalisé. On reste encore dans le mensonge, il faut faire une pédagogie, revenir à la base, aux fondamentaux, et les expliquer aux gens. A côté de cette méfiance générale à l’égard des journalistes, de ce mensonge généralisé, j’ai découvert aussi une haine politique, je ne pensais pas que mon pays était encore capable d’une telle haine, d’un tel rejet. Cela rappelait vraiment les années 70, avec mai 1968, le gauchisme. Je pensais que le débat public était pacifié. En fait, il y a une violence des idées dans la société française, qui pourrait amener à des nouveaux dérapages politiques si quelqu’un était capable de les personnifier. Pour moi c’était un grand choc. Véritablement, si vous n’étiez pas d’accord avec les Nonistes, on vous menaçait quasiment de mort. Le nombre de menaces que j’ai pû recevoir, on cherchait à me faire taire lorsque je prenais la parole en public, parce que je ne pensais pas comme les Nonistes, qui représentaient la vérité absolue. Une culture sectaire très bien représentée par un groupe comme ATTAC qui pour moi est devenue une secte. Le débat y est absolument impossible et tous ceux qui pensent différemment doivent être réduits au silence d’une manière ou d’une autre. Un peu comme le Parti Communiste (PC) des années 40-50. On retrouve ça : le PC et ATTAC qui s’allient pour faire taire les opposants. Pourtant ils ne représentent pas la majorité de la société. Ce sont des gens qui sont extrêmement minoritaires. La droite est largement majoritaire en France, pas la gauche, et encore moins l’extrême gauche. Néanmoins, ce sont ces gens là qu’on a entendu, qui ont dominé le débat, et qui ont persuadé l’opinion que le Traité Constitutionnel était une menace pour leur identité, pour leur emploi, pour leur mode de vie et pour leur protection sociale. Cela a été un exercice de propagande extrêmement bien réussi mais qui n’a pu être réussi que parce que la parole médiatique était déjà dévalorisée. Désormais, les médias ne sont plus crûs, ne sont plus écoutés et sont assimilés à l’élite, elle-même démonétisée.

M. C. : Et au final, être un journaliste français à Bruxelles c’est un sacerdoce ? Vous vous sentez investis d’une mission face à ça ?

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J.Q. : Non, être journaliste français à Bruxelles, n’est pas un sacerdoce. Disons que c’est un sacerdoce à l’égard de sa rédaction centrale, parce qu’il n’est pas toujours évident de vendre un papier à sa rédaction centrale. C’est un combat de tous les jours, sauf exception, d’essayer de placer un papier européen auprès du journal. Je ne me sens pas investi d’une mission, outre celle d’informer, je ne cherche pas à convaincre les gens, je cherche à leur montrer comment ça fonctionne. Je me suis aperçu qu’on fond, après avoir écrit des papiers pendant 15 ans sur l’Europe, ça n’avait servi strictement à rien. Ce que j’ai vu pendant la campagne référendaire, ce sont les mensonges véhiculés par les propagandistes du Non qui ont été crûs, et pas la vérité. Mon travail, que j’effectue depuis 15 ans, pas plus que celui des autres journalistes, n’a pas servi à grand chose, et c’est un peu déprimant. On tente de montrer la réalité, ce qui est bien, ce qui est mal ; en effet, vous parlez à quelqu’un qui a révélé l’affaire de la vache folle, comment la Commission européenne avait dissimulé l’ampleur du scandale. Vous parlez à quelqu’un qui a révélé les emplois fictifs d’Edith Cresson, qui ont amené à la démission de la Commission Santer, donc je ne suis pas quelqu’un qui est naïf, propagandiste, fédéraliste européen exalté. Pas du tout, je vois ce qui ne va pas dans la construction communautaire. Mais ce n’est pas du tout là dessus qu’on a voté, justement, mais sur des fantasmes. Aujourd’hui, nous, les journalistes, nous devons repartir à la base, expliquer petit à petit comment fonctionne l’Europe au quotidien. Expliquer aux gens qu’ils ont été victime de menteurs professionnels et que l’Europe est critiquable, elle n’est pas parfaite, mais ce n’est pas le monstre qu’on en a fait pendant la campagne référendaire.

H. L. : Vous ne croyez apparemment pas à la stratégie de la Commission sur la communication. Est-ce que vous avez d’autres idées sur comment mieux communiquer sur l’Europe ?

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J.Q. : La communication, c’est une stratégie d’entreprise. Du point de vue des journalistes, on doit simplement mieux informer. Nos journaux doivent réaliser qu’il s’agit là de la survie de la démocratie. Nous devons à nos lecteurs, aux citoyens, à la démocratie, d’expliquer d’avantage ce qui se passe à Bruxelles. Ce n’est pas pour ma propre chapelle que je plaide actuellement. Comme la souveraineté des Etats est de plus en plus partagée et comme l’exercice de cette souveraineté partagée se fait à Bruxelles, c’est de Bruxelles que l’on doit informer évidemment les citoyens, de Bruxelles ou des pays ou cela se passe. L’Europe est absolument fondamentale. Aujourd’hui, en France quand on parle d’immigration, vous ne pouvez plus en parler sans en référer au niveau européen. L’immigration se décide entre pays européens. Ce n’est plus une question qui relève d’un seul pays. C’est vrai pour la criminalité organisée, pour le terrorisme, l’environnement, la monnaie unique, le commerce mondial, et ainsi de suite. Il n’y a pas un seul sujet qui puisse aujourd’hui être traité du point du vue national ou local. Tous les sujets ont une dimension européenne. C’est cela que l’on doit montrer. Or, très souvent, dans les articles que je peux lire, on vous explique par exemple qu’il y a une nouvelle loi du gouvernement en matière d’OPA. On n’explique pas que cette loi est tout simplement la transcription d’une directive adoptée par les 25. C’est hallucinant, cela ne devrait pas être permis. Il ne s’agit pas de mieux communiquer, mais de mieux et plus informer sur ce qui se passe au niveau européen.

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