"L’Amérique à Bruxelles : une réalité déjà ancienne."

Les Etats-Unis, l’Allemagne et le sens de l’Europe
Florence Autret est l’auteure de « L’Amérique à Bruxelles », paru en mars 2007 aux éditions du Seuil. Elle est la correspondante à Bruxelles des publications financières de l’AGEFI et du quotidien régional Le Télégramme.
Le 25 mars, on célébrait à Berlin les 50 ans d’une toute jeune dame : la Communauté économique européenne. Une fois de plus la mémoire d’une poignée d’hommes politiques talentueux et visionnaires qui lui avait donné le jour fut célébrée. Grâce à eux, l’Europe existait comme projet politique. Le 30 avril prochain, la chancelière allemande Angela Merkel, accompagnée par le président de la Commission José Manuel Barroso, sera à Washington pour un Sommet transatlantique. Entre ces deux dates, il y a plus qu’une coïncidence. Berlin, Washington. Allemagne, Etats-Unis. Dans ce balancement réside le sens profond de l’intégration européenne : la recherche d’un équilibre dans la relation transatlantique. Un équilibre qui passe par l’Allemagne, nécessairement.
Quelques jours à peine après avoir pris le relais du Premier ministre finlandais en tant que présidente de l’Union européenne, pour sa première visite officielle, Mme Merkel s’est envolée pour les Etats-Unis. A Bruxelles, la démarche a un peu surpris. En fait, l’idée n’est pas totalement nouvelle. Lord Brittan, lorsqu’il était commissaire, s’en était fait le champion, soutenu d’ailleurs par son collègue allemand de l’époque, Martin Bangelman. Faute d’accord politique sur la substance, l’idée de « transatlantic marketplace » (marché transatlantique) avait finalement rejoint les tiroirs de la Commission. Loyauté oblige, celle-ci l’a donc ressortie. D’ici quelques jours, les deux principales puissances économiques de la planète devraient donc se mettre d’accord sur un agenda, une feuille de route vers un « marché unique ».
Que Mme Merkel ait fait de la relation transatlantique le thème fort de sa présidence, alors que l’Union se débat dans une crise d’identité profonde depuis plusieurs années aurait du attirer l’attention. Cinquante ans après le traité de Rome, l’Europe se tourne comme par hasard vers le pays qui est à la fois son allié et son principal partenaire commercial. Cette initiative en dit plus long sur ces cinquante ans d’Europe que l’on vient de célébrer que bien des discours sur les Pères fondateurs. Prêtons nous ici à une rapide relecture en quelques points de l’intégration européenne à la lumière du fait transatlantique.
L’Europe comme outil de gestion de la relation transatlantique
A l’origine de l’intégration européenne, il y a un immense désir de paix, a-t-on lu à longueur de déclaration à l’occasion de cet anniversaire. Certes, mais il y a aussi et surtout la guerre froide. La création de la CECA doit bien se lire, à la lumière de l’historiographie récente, comme le moyen de remettre l’industrie allemande en ordre de bataille. D’aucun l’ont même qualifiée de « deal germano-américain ». Cet épisode diplomatique a légué à l’Union européenne actuelle l’un de ses outils les plus précieux : le droit de la concurrence et les compétences de la Commission européenne en la matière, forgés sous la dictée américaine pour encadrer le redressement de l’industrie allemande.
Par la suite, les Etats-Unis soutiennent l’intégration dans laquelle ils voient le moyen de souder la défense occidentale et d’y amarrer solidement son point faible : l’Allemagne divisée. Ils espèrent en faire le cadre dans lequel ses alliés occidentaux vont contribuer – au sens militaire et financier – à la défense de l’ « Ouest ». L’échec de la Communauté européenne de défense ruine leurs espoirs. L’intégration ne résoudra pas la question du « burden sharing », le partage de la charge de la défense de l’Occident. Mais les Etats-Unis vont y chercher une autre contrepartie. Sous Kennedy, alors que le problème budgétaire se pose avec toujours plus d’acuité, une poignée de dirigeants américains défend l’idée que l’intégration économique du Vieux Continent est de nature à fournir des avantages économiques à la hauteur de l’effort produit par les Etats-Unis comme chef de la coalition occidentale. L’Europe est alors avant tout le moyen de négocier l’abaissement des tarifs douaniers dans le cadre du GATT, l’ancêtre de l’Organisation mondiale du Commerce.
La relance de l’intégration européenne doit elle aussi se lire comme le pendant d’une relation économique transatlantique faite de coopération et de concurrence toujours plus étroite. Au début des années 1980, les grands groupes industriels comprennent les risques et surtout les avantages qu’ils peuvent tirer d’une harmonisation ou d’une reconnaissance réciproque des normes. Se développe alors en Europe des techniques d’influence concurrentes de celles du corporatisme traditionnel dans le cadre duquel s’est bâtie la politique agricole commune. Les grandes enseignes de la communication d’influence américaines font leur apparition à Bruxelles dans les bagages de leurs grands clients. La Chambre de Commerce américaine (AMCHAM) crée sa commission Europe qui va devenir l’efficace porte-voix des considérables intérêts américains installés sur le Vieux Continent. L’art de l’influence tel qu’il se pratique à Bruxelles aujourd’hui a été importé des Etats-Unis et « customisé » par une poignée de consultants britanniques en général, dont les clients étaient américains.
La dialectique du jeu transatlantique
L’Europe comme moyen d’accompagner le développement d’une économie transnationale – la mondialisation en un mot – va devenir la puissance normative que nous connaissons. C’est alors que le jeu transatlantique devient une dialectique. Les règles de concurrence inspirées du Sherman Act se transforment en arme pour la Commission européenne dans ses tentatives de gérer les tendances monopolistiques de la mondialisation (GE/Honeywell et surtout Microsoft). Bruxelles fait de la politique environnementale un positionnement politique fort (CO2, REACH). Régulateur d’un marché de 500 millions de personnes, la voilà en position de dicter au reste du monde les règles du jeu de la mondialisation. L’élève a-t-il dépassé le maître ?
Non, bien sûr. C’est ce que ce retour aux origines de l’Union devrait nous rappeler. Avec l’abandon de la CED, l’Europe a conditionné son existence et sa puissance même à celle des Etats-Unis. L’agenda européen est truffé de dossiers dans lesquels cette dépendance se manifeste de la façon la plus crue. Hier c’était le système Echelon (pour l’interception des communications). Aujourd’hui, les Etats-Unis exercent un droit de regard, sinon une autorité complète, sur tout ce qui ressort de la lutte anti-terroriste (communication des données passagers, surveillance des transactions financières via SWIFT, mise en œuvre en Europe du programme de « restitutions » de la CIA).
La relation transatlantique nous apprend beaucoup plus que notre fierté d’Européen voudrait bien le croire, sur là où nous sommes rendus de l’intégration européenne. L’Europe s’est bâtie dans une relation dialectique avec les Etats-Unis, pour le plus grand bénéfice des deux continents. Elle est en quelque sorte la face institutionnelle et politique du double mouvement, beaucoup plus vaste, qui a marqué le monde pendant la seconde moitié du XXème siècle : le développement du capitalisme à l’échelle mondiale et l’affirmation de la puissance américaine. On ne peut pas comprendre l’intégration européenne sans la replacer dans ce contexte. C’est à quoi devrait servir cet anniversaire. Il est bon de se rappeler des Pères fondateurs. Mais eux aussi ont une histoire et « surviennent » dans certaines circonstances qu’il est utile de rappeler. Non pour atténuer leurs mérites. Mais parce qu’il n’est pas d’action efficace qui ne repose sur un constat lucide. Or dans notre monde interdépendant et périlleux, l’Europe a beaucoup à perdre si elle n’accepte pas de mesurer sa dépendance et de penser son autonomie.
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- Note de F. Autret sur les relations entre l’UE et les Etats-Unis (PDF)
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