LITUANIE, le petit tigre balte (3/3)
Troisième partie : Les Lituaniens, des racines et des ailes
22 juin 2006, Par Pierre ROCA
La société et la culture lituaniennes sont mal connues en Europe occidentale et font souvent l’objet d’amalgames. Ceci s’explique notamment par la couverture médiatique dérisoire tant au niveau de l’actualité que des articles de fond, consacrée à la Lituanie. Il est ainsi assez courant de voir les Lituaniens assimilés à des Slaves alors même que ces derniers sont pour la plupart issus du groupe ethnique indo-européen s’étant installé, selon les analyses, dans la région baltique 2 500 ans avant notre ère.
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Comme les Lettons mais à la différence des Estoniens, les Lituaniens font partie du groupe balte et ont ainsi des racines indo-européennes, à différencier des racines ouraliennes des Estoniens. Les Lituaniens, ou tout au moins une grande majorité d’entre eux (80%), ne font ainsi pas partie du groupe ethnique slave et le Lituanien, une des langues européennes les plus anciennes de l’Union européenne, constitue un des dérivés les plus « purs » de la langue proto indo-européenne, tout comme le Sanscrit. Le fait que les Lituaniens ne soient pas des Slaves revêt une importance toute particulière.
La religion en Lituanie : l’influence moderne du catholicisme
Donnée qui peut paraître étrange voire dérangeante pour bien des Européens, le paganisme (terme désignant l’ensemble des pratiques religieuses des païens), occupe une place importante dans la culture nationale lituanienne. Il fait même l’objet depuis plusieurs décennies d’un renouveau, en terme non seulement d’héritage mais aussi en tant que pratique à proprement parler. Le paganisme est ainsi présent et influent peut être plus en Lituanie qu’ailleurs en Europe. Il ne s’est officiellement « éteint » en tant que pratique que très tardivement en Lituanie, pays seulement définitivement christianisé au XIVème siècle. L’influence et l’héritage païens sont aujourd’hui particulièrement visibles à travers certaines pratiques culturelles telles que les chansons, le goût des Lituaniens pour la nature et certaines traditions principalement perpétuées dans les campagnes. A côté de ces pratiques sociales et culturelles ayant traversées les siècles, le paganisme en tant que réelle pratique religieuse connaît un renouveau depuis quelques années sous la forme du mouvement Romuva, dont Jonas Trinkunas est le « grand prêtre ». Ce mouvement, qui s’est affermi dans les années 60 a joué un grand rôle dans la reconstruction de l’identité nationale durant la décennie 80, au cours de laquelle étudiants et chercheurs sont partis rechercher aux quatre coins du pays des fragments de leur patrimoine culturel. Les chansons populaires qui se transmettaient oralement et dont la transmission avait été perturbée et empêchée par le pouvoir soviétique ont ainsi été écrites et compilées. Malgré les interdictions, les gens se sont remis à les chanter, d’abord en privé, puis, s’enhardissant, jusque dans la rue, défiant ainsi le pouvoir communiste. C’est pourquoi on dit de la Révolution lituanienne qu’elle a été la "Révolution en chantant" : chanter a été l’un des symboles les plus puissants de cette résistance. Ce mouvement ne doit pourtant pas être surestimé ; ainsi, en 2004, Romuva revendiquait seulement 1500 pratiquants réguliers, chiffre dérisoire à côté de celui des pratiquants catholiques.

En effet, si la Lituanie a été christianisée tardivement elle ne l’a pas pour autant été « inefficacement ». Au 1er décembre 2005, 80% des lituaniens seraient catholiques et 2% orthodoxes. Comme chez sa voisine polonaise l’Eglise catholique est non seulement en quasi situation de monopole (pour peu que ce terme puisse être appliqué à la religion), mais son influence sur les mœurs en Lituanie est également prépondérante. Cette donnée s’explique, comme en Pologne, par le rôle joué par l’Eglise dans la résistance contre le communisme et dans l’indépendance nationale, particulièrement sous le pontificat de Jean-Paul II. Comme le dit Andrea Griffante dans son article « Les jeunes et l’Eglise en Lituanie », paru en janvier 2006 dans la revue Regards sur l’Est : « pendant l’occupation soviétique, le christianisme se chargea d’une valeur symbolique : il incarna une sorte d’union mystique du peuple contre l’envahisseur soviétique, rappel de la lutte des Lituaniens contre la Russie tsariste au XIXe siècle ». La Lituanie contemporaine est aujourd’hui marquée par une fracture générationnelle significative concernant le rapport à l’Eglise. Il existe une différence importante entre les jeunes de moins de 30 ans, qui ont grandi dans une Lituanie débarrassée du joug soviétique et qui prennent de plus en plus leurs distances avec le dogme catholique, considéré comme porteur de principes conservateurs dans le champ socio-culturel et apportant des réponses insuffisantes face à la transformation de cette société post-communiste, et les plus âgés qui considèrent l’Eglise comme l’institution la plus digne de confiance. Selon un sondage réalisé en avril 2006, 70% des lituaniens interrogés considèrent l’Eglise comme digne de confiance alors que le gouvernement, le Parlement et les partis politiques affichaient respectivement des scores de 16,2%, 7,6% et 4,8%.
Les Lituaniens, peuple de migrants
La question migratoire constitue en Lituanie une donnée sociale fondamentale suscitant des inquiétudes toujours plus grandes pour les milieux dirigeants. Ainsi, en 2005, près d’un million de Lituaniens vivaient à l’étranger, le premier foyer de population lituanienne étant les Etats-Unis où un nombre important d’entre eux fuirent les différentes persécutions dont ce peuple fut la victime au cours des XIXème et XXème siècles, et tout particulièrement sous le communisme. Des foyers importants sont également recensés au Canada, en Australie et en Europe, notamment en Irlande et au Royaume-Uni. La tendance à l’immigration des Lituaniens s’est accélérée avec l’élargissement de l’UE à ce pays. Ainsi, en 2004, alors que la population de l’UE à 25 augmentait de 0,5% sous l’effet combiné de l’immigration et de la natalité, la Lituanie, elle se dépeuplait (-2,8%), sous l’effet inversé des départs de Lituaniens vers l’étranger (principalement vers l’Irlande et le Royaume-Uni qui ont levé les restrictions imposées aux nouveaux Etats membres en la matière) et d’une natalité trop peu importante (8,62/1000 hab, moyenne UE 25 : 10,5/1000) pour compenser cette fuite.

Cette situation commence à avoir des répercussions importantes en termes économiques et sociaux. Ainsi, des secteurs affichent des pénuries de main d’œuvre importantes, comme par exemple le secteur de l’éducation mais également les emplois dans l’hôtellerie, la restauration ou encore la grande distribution. Cette situation, qui n’est pas le seul fait de la Lituanie mais aussi de sa voisine lettone, inquiète les autorités qui ne savent pas quelle solution apporter à ce problème grandissant. Et ce alors même que les employeurs irlandais et britanniques multiplient les actions d’embauche sur le terrain dans les nouveaux Etats membres de l’UE. Dans une Europe sans frontières internes, les actions purement nationales dans ce domaine sont rendues impossibles et une réponse européenne appropriée reste encore malheureusement très peu probable.
Les Lituaniens et l’Europe : entre méconnaissance et attentes
Le « désir d’Europe » des Lituaniens est, pour l’ensemble des nouveaux Etats membres (NEM), mais aussi -comme les "nons" Français et Néerlandais à la "Constitution" remettant en cause le projet européen nous l’ont montré- pour l’ensemble des Etats membres de l’UE, une donnée complexe à appréhender et surtout à mesurer.
Dans une majorité des NEM, les taux de participation médiocres aux élections européennes de juin 2004 et les victoires des partis nationalistes, populistes ou ultra-catholiques, tous eurosceptiques ou clairement anti-européens, ont suscité des interrogations quant au « désir d’Europe » et à l’engagement européen de ces peuples. La Lituanie, même si elle peut se vanter d’avoir réalisé le meilleur taux de participation aux élections européennes des NEM -chiffre devant toutefois être relativisé du fait de l’organisation du scrutin européen le même jour que les élections présidentielles-, n’a pas dérogé à la règle en la matière. Ainsi, cinq des douze députés européens lituaniens aujourd’hui présents au sein de l’arène parlementaire européenne peuvent être, de manière plus ou moins directe, considérés comme eurosceptiques ou tout au moins « eurofrileux ». Faut-il pour autant en tirer une conclusion rapide consistant à dire que les Lituaniens sont « anti-européens » ? Selon Olivier Costa (« Les citoyens d’Europe centrale et orientale sont-ils anti-européens ? », 17 juin 2004, sur "EuropePlusNet"), les résultats des élections européennes dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) mais aussi en Lituanie sont dus à différents facteurs dont la plupart ne peuvent pas être interprétés comme traduisant un rejet du projet européen lui-même. Comme dans la plupart des Etats membres, et de manière encore plus prononcée dans les NEM, les campagnes des élections européennes ont porté sur des enjeux nationaux et ont permis aux partis eurosceptiques, nationalistes et populistes de multiplier les critiques à l’égard des partis au pouvoir, ce qui, par le truchement du scrutin à la proportionnelle, a pu se traduire par une victoire électorale de ces partis contestataires. Seconde donnée d’importance : la méconnaissance à la fois du système décisionnel de l’UE mais également du propre rôle du Parlement européen.
De plus, lorsque l’on se penche plus en détail sur les sondages d’opinion et notamment sur les résultats des sondages « eurobaromètre », même si ces derniers doivent être analysés et interprétés avec beaucoup de précaution, on s’aperçoit que loin de présenter des réponses eurosceptiques, les Lituaniens se situent dans ce domaine dans la moyenne de l’UE. S’agissant de certains thèmes ils se trouvent même au-dessus de certains peuples censés être "europtimistes", comme pa exemple les Français. Ainsi, en mars 2006, à la question "pensez vous que l’appartenance de la Lituanie à l’UE soit une bonne chose ?", 52% des sondés lituaniens répondaient "oui", contre 11% répondant "non" et 32% "ni bonne ni mauvaise chose". A titre comparatif, les chiffres moyens pour l’UE à 25 étaient respectivement de 49%, 15% et 32%, et pour la France de 44%, 18% et 36%). Les Lituaniens ont aussi également tendance à voir l’UE comme moins technocratique et plus efficace que la moyenne européenne. Bien sûr, il ne s’agit pas non plus d’être dupes et de se figurer que les Lituaniens sont de grands fédéralistes débordant d’enthousiasme pour le projet politique de l’UE. Comme dans beaucoup de pays européens, et notamment dans les NEM, les Lituaniens voient dans l’UE une réussite avant tout économique et ils sont ainsi 72% à placer en tête des priorités pour l’avenir de l’Union (premier et deuxième choix parmi cinq possibles) « les standards de vie équivalents » (52% de moyenne dans l’UE). Cela ne signifie pas pour autant qu’ils se prononcent pour moins de transfert de pouvoirs vers les institutions européennes dans des domaines classiquement liés à la souveraineté nationale, tels que la protection sociale ou la défense et la sécurité. L’euroscepticisme lituanien est ainsi plus un mythe qu’une réalité et il est probablement plus le fait d’une méconnaissance et d’un apprentissage en cours, mêlés à de fortes attentes, qu’à une réelle remise en cause du projet européen en lui-même.
Les événements récents concernant la décision de la Commission européenne de retarder l’introduction de l’euro dans ce pays alors même que la Lituanie remplit d’ores et déjà les critères de Maastricht, a pu malheureusement renforcer un certain scepticisme par rapport à l’UE né, dans ce cas précis, d’un sentiment d’injustice dont beaucoup disent qu’il est en grande partie fondé et justifié.
Crédits cartographiques et photographiques :
BEAUVOIS Daniel, Pologne : Histoire, société, culture, éditions de La Martinière, 2004, 512 p.
UNESCO
Commission européenne, service audiovisuel
www.dangus.net
Le spectacle du monde
Bank of Lithuania
© Euros du Village ASBL
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Par Corentin, le 10 janvier 2007
Les lituaniens sont en effet beaucoup plus proches de nous qu’on peut le penser. C’est dommage qu’on ne parle jamais de ce pays (à part pour dire qu’il veut rentrer dans l’euro où pour parler de Bertrand Cantat).
L’article souligne que le pays commence à manquer de main-d’oeuvre (le chômage a baissé de 3 points à 8% en 2005 grâce à une croissance forte). Ceux qui voulaient partir en europe de l’Ouest sont partis en 2004 vers l’Irlande et le Royaume-Uni. On peut donc aujourd’hui ouvrir sans craintes les portes à nos amis de l’Europe de l’Est (je rappelle qu’ils n’ont pas le droit de travailler en france aujourd’hui) : ils ne déferleront pas par milliers. Et ils nous apporteront beaucoup.
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Par Gilles Dutertre, le 10 janvier 2007
Vous me citez dans la deuxieme partie de votre excellent article sur la Lituanie, et j’en suis tres flatte ! J’ai ete tellement "emballe" par ce pays que c’est lui que j’ai choisi - parmi 44 autres visites - pour y prendre ma retraite il y a maintenant un an. Et je ne regrette pas mon choix !
Les choses vont vite ici et les chiffres changent souvent. Le chomage continue effectivement a baisser, au rythme de l’emigration, et l’economie est florissante, mais on ne rattrape pas en un jour 50 ans d’occupation et d’aberration economique.
Je pense que nous devons tous oeuvrer en synergie pour dire que la Lituanie a toujours ete un pays europeen, qu’il fait bon y vivre, que la France a tort de ne pas y investir et que nous avons beaucoup a apprendre a son contact. J’essaye d’apporter modestement ma pierre a cet edifice sur mon Blog http://gillesenlituanie.hautetfort.com
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Par Pierre, le 10 janvier 2007
merci à vous pour vos commentaires et merci encore à M. Dutertre et à l’ensemble de l’équipe de COLISEE pour vos exellents articles sur ces pays si intéressants et malheureusement si peu connus. Je pense effectivement qu’il faut réellement faire tout notre possible pour que TOUS les NEM bénéficient d’une couverture médiatique, notamment par le biais d’Internet, que les autres medias ne leur offrent pas ou trés peu. Ceci participera selon moi à dissiper les idées reçues sur les NEM et à faire découvrir aux "vieux" Européens qu’ils ont beaucoup à apprendre des habitants de ces pays qui ont été séparés du retse du continent européen plus par une contingence historique que par un véritable choix délibéré.
Pierre Roca.
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