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Nos amis les Turcs

Le 1er juin 2005, je recevais avec stupeur dans ma boite mail le courrier suivant (sous le charmant titre « Nos amis les Turcs »), émanant d’une collègue de travail : « M Giscard D’Estaing(…) avoua sa grande tristesse au lendemain du Conseil européen, le 12 décembre 1999 : « L’Europe est morte hier. » Car l’Europe venait d’adopter la motion suivante, sous l’influence de jacques Chirac et de Lionel Jospin : « La Turquie est un pays candidat qui a vocation à rejoindre l’Union Européenne sur la base des mêmes critères que ceux qui s’appliquent aux autres pays candidats. » Ce texte accordait à la Turquie le statut de « pays pré-adhérent. »

Et ce statut ouvre un 1er droit de tirage, il donne le droit de se présenter à la caisse précisément pour percevoir les crédits de pré-adhésion. Effectivement dès l’an 2000, les contribuables européens ont commencé à payer pour la Turquie : 177 millions d’euros par an jusqu’en 2003, 250 millions d’euros en 2004, 300 millions d’euros en 2005, 500 millions d’euros en 2006. On paie pour un pays qui n’est pas encore membre et dont on voudrait faire croire que son entrée est incertaine et lointain. Et si, au bout de 10 ans, par extraordinaire, le Mamamouchi du moment met fin aux négociations, on en sera quitte pour une coquette somme ; on aura payé, pendant 15 ans, pour rien. Voilà comment fonctionne la démocratie en Europe : tout se passe par-dessus nos têtes, entre commissaires et sultans. Le 6 octobre 2004, la Commission a donc fait connaître sa préconisation : elle « recommande » l’entrée de la Turquie dans l’Union. Le 29 octobre, tous les gouvernements ont signé le traité constitutionnel. La Turquie s’est vu offrir de cosigner l’acte final : la liste de tous les documents qui font objet de l’accord. » (C’est à dire la Constitution elle-même ainsi que tous les protocoles et déclarations annexés) voir en bas de la page 165 : la dernière signature est celle des Turcs ! »

La suite, tout aussi passionnante et éclairante se trouve dans « Les turqueries du grand Mamamouchi – Adresse à Jacques Chirac » chez Albin Michel.

Consterné par ces propos, je me suis demandé qui pouvait bien avoir écrit cette horreur (ça sentait bien le De Villiers). Et oui, notre écrivain de talent est bien Philippe de Villiers. Ayant apprécié au plus haut point les propos de M. de Villiers durant toute la campagne référendaire, et les retrouvant là en condensé en quelques lignes, je n’ai pu m’empêcher de répondre à ce mail. Voici donc ma réponse :

« Que signifie ce mail ? Que tu rejoins les idées véhiculées par la personne qui a écrit ce livre, à savoir Philippe De Villiers ?

Je trouve ces propos honteux, car xénophobes, sans compter que la plupart sont faux. En premier lieu, pourquoi cet acharnement contre les turcs, alors que d’autres pays sont également en chemin vers une adhésion à l’Union (Roumanie, etc.). Ensuite, la Turquie n’a pas cosigné l’acte final comme se plait à le dire Philippe de Villiers. Le Traité n’a été signé que par les 25 Etats Membres. Tu peux vérifier, p.6-7 (préambule) ou p. 86-87 (Art. IV-448) : l’ensemble des signatures manuscrites sont reproduites. Les signatures auxquelles Philippe de Villiers fait référence sont celles de l’acte final de la conférence des représentants des gouvernements du 30 septembre 2003. A cette conférence étaient invités les représentants de tous les Etats actuellement candidats à l’adhésion, parmi lesquels la Turquie. La Turquie, comme ces autres pays, a signé un arrêté en tant qu’observateur, candidat à l’adhésion. Depuis le début de l’Union Européenne, des aides de pré-adhésion sont versées aux futurs entrants potentiels afin de leur permettre de mener à bien les politiques nécessaires à leur entrée. Cela semblait ne choquer personne jusqu’à présent, mais dès que ces aides vont vers des pays avec des gens de couleur, de cultures différentes il semble y avoir des problèmes. Cette aide, malgré ce que dit M. de Villiers n’est pas énorme, puisqu’elle représente pour tous les candidats guère plus de 1.5 % du budget européen (0.45% pour le montant revenant à la Turquie). Si la Turquie, ou tout autre pays, ne rentrait pas dans l’Europe, quel est le problème ? D’avoir aider un pays à se développer ? Est-ce un mal ? Je ne crois pas. On ne perd rien, comme semble le penser M. de Villiers, puisqu’on aura entre temps aidé ce pays à se développer, et qu’on aura également pu tisser des liens privilégiés avec lui et donc avoir un retour en termes de débouchés, d’investissement, ... L’Union dépense bien par ailleurs 5.5% de son budget pour "l’action extérieure", à savoir l’aide aux pays en développement. Où est le mal ? Tout ne se passe pas non plus "entre commissaire et sultan" comme le dit de Villiers puisque c’est un accord conjoint entre le conseil et le parlement qui adopte le budget proposé par la commission, et qui est vu et revu par ces différentes institutions avant adoption. Bref, tous les arguments de M. de Villiers, pour un peu qu’on s’intéresse aux questions européennes, ou qu’on prend la peine de s’informer sont démontables. Il serait temps que les gens refusent la démagogie véhiculée par ces partis extrémistes qui ne voient que l’intérêt de la France dans une construction à 25, construction qui, par ailleurs, devrait selon eux être remise en cause. Pourquoi Philippe de Villiers ne s’indigne pas plutôt des montants de la PAC (la PAC représentant, pour rappel, plus de 46% du budget européen) encaissés par les agriculteurs français : plus du 1/4 de des 50 milliards d’euros versés ?

Il est toujours plus facile de jouer sur les peurs (phobies) des gens, notamment celles de l’étranger (xéno-phobie). » Vous aussi, sous prétexte d’être pro-européen, vous recevez ce genre de mail ? Réagissez, défendez-vous, défendez l’Europe et envoyez vos échanges de courriers. L’Europe est un idéal pour lequel il faut se battre. Henry Ford disait "un idéaliste est une personne qui aide les autres à prospérer". En aidant "nos amis les Turcs", et tous les autres peuples qui veulent de notre aide, à progresser, nous sommes idéalistes, rejoignant ainsi les valeurs de l’Union.

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13 juin 2005

Par Damien GINET

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