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PAYS-BAS : la crise des politiques

Alors que personne n’aurait parié sur un nouveau gouvernement de coalition de droite il y a encore trois mois, Jan Peter Balkenende a réussi à se faire reconduire à la tête du gouvernement néerlandais il y a bientôt une semaine. Loin d’être un plébiscite de la politique qu’il a mené ces quatre dernières années, ce vote a plutôt été l’occasion de voir que les Pays-Bas ne sont malheureusement pas sortis d’une situation politique et sociale tendue. Les chrétiens-démocrates ne doivent en effet leur victoire qu’au naufrage du parti social-démocrate, concurrencé à sa propre gauche. La droite institutionnelle est sortie elle-même affaiblie d’une élection étrange, où les vrais sujets qui fâchent semblaient avoir été soigneusement évités. Une élection par défaut en quelque sorte, grâce au scrutin proportionnel et au système de coalition.

Balkenende IV, un maintien laborieux

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Les élections législatives qui ont eu lieu aux Pays-Bas mercredi 22 novembre confirment l’état quelque peu délétère du climat politique dans « l’autre pays du non ». Le chef du parti chrétien-démocrate (CDA), Jan Peter Balkenende, a remporté une courte victoire. Il est d’ores et déjà en pourparlers intensifs pour la formation d’une coalition de gouvernement de droite, selon les usages du système politique néerlandais. A Balkenende I, élu chef de gouvernement en 2002 en alliance avec la liste Pim Fortuyn (LPF), du nom du leader populiste assassiné à la veille des élections, aura succédé Balkenende II, chef d’une coalition purgée de la LPF au personnel politique novice incapable de tenir un portefeuille ministériel. Balkenende III aura régné entre la démission du gouvernement provoquée au printemps dernier par les bourdes de sa ministre à l’immigration Rita Verdonk et l’organisation des élections anticipées de novembre. Il laisse place à Balkenende IV, leader d’un parti de droite affaibli par les extrêmes des deux bords, eux-mêmes fossoyeurs d’une gauche sociale démocrate au glissement vers la défaite spectaculaire.

Pendant ce temps, la crise continue

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La chute du gouvernement Balkenende II il y a six mois a été un épisode parmi d’autres de la situation politique et sociale nerveuse que connaissent les Pays-Bas. L’Europe entière a désormais en tête les deux drames nationaux qu’a connu le pays ces quatre dernières années : l’assassinat de Pim Fortuyn en 2002 dont le charisme et le discours radical et populiste avait fait tremblé un temps le paysage politique néerlandais, et le meurtre en novembre 2004 du réalisateur Théo Van Gogh, par un jeune islamiste néerlando-marocain, qui avait réveillé brutalement le débat sur l’immigration et l’assimilation culturelle, face notamment à l’islam. Loin d’être épisodiques, ces événements étaient révélateurs de l’intensité et de la violence des tensions que le corps social connaissait et qui avaient resurgi brutalement dans la sphère politique. La stagnation économique, la montée des inégalités, les mécontentements face à l’Europe, l’immigration et la question culturelle, autant d’éléments qui ont ensuite constitué un cocktail explosif dont la « Constitution » européenne a été en grande partie la victime (cf. article du 3 juin 2005). S’il n’y a pas eu de résurgences violentes de ces questions dans l’année et demie écoulée depuis le référendum néerlandais, le pays reste confronté aux mêmes problèmes, dont le gouvernement a souffert dans sa modeste réélection.

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Il est notable que Balkenende II a chuté en grande partie sur un sujet connexe aux vifs débats sur l’immigration. Le chef du gouvernement a ainsi dû présenter sa démission lorsqu’un petit parti de la coalition au pouvoir (le D 66) a décidé de retirer sa confiance au gouvernement face au comportement de sa ministre Rita Verdonk. Celle-ci, en sa qualité de ministre à l’intégration et à l’immigration, a été impliquée dans deux affaires qui auront occupé le devant de la scène médiatique nationale. Elle a tout d’abord été fortement critiquée pour son comportement à la suite d’un dramatique incendie, il y a un an, dans un centre de rétention de l’aéroport d’Amsterdam dans lequel ont péri plusieurs étrangers en attente d’expulsion du territoire. Sa réputation de « dame de fer » a été confirmée au regard de son absence totale d’humanité dans sa réaction et de son intention claire de dédouaner les services de l’aéroport, sous sa responsabilité en tant que ministre, alors que l’enquête a révélé très rapidement des manquements importants en termes de sécurité. Mme Verdonk s’est ensuite illustrée dans une affaire qui aura fait le tour de l’Europe –et d’une partie du monde-, quand elle a décidé de retirer sa nationalité en juin dernier à Ayaan Hirsi Ali, femme politique néerlandaise d’origine somalienne. Cette dernière est une figure du combat féministe contre l’islam (elle avait collaboré avec le cinéaste Van Gogh) et le symbole pour beaucoup de l’intégration à la néerlandaise, en ce qu’elle avait été élue députée du parti libéral (VVD) dix ans après être arrivée dans le pays. La révélation que Mme Hirsi Ali avait menti pour pouvoir obtenir un titre de séjour avait déclenché les foudres de la ministre Verdonk, pourtant membre du même parti, et conduit à une procédure de déchéance de sa nationalité. La majorité gouvernementale et une bonne partie du pays, pourtant promptes à dénoncer une immigration qu’ils considèrent comme menaçante pour l’identité des Pays-Bas, avaient désapprouvé cette décision et le petit parti D 66 a déclenché la chute du gouvernement.

Immigration et Europe, le retour de bâton

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Ce même sujet brûlant de l’immigration n’a paradoxalement pas été au centre de la campagne électorale, du moins en apparence. Un peu comme si les sujets qui fâchent avaient été tus, les grands partis prétendant au trône n’ont pas semblé vouloir insister sur cette question sensible. Peut-on le reprocher au Premier ministre Balkenende dont le gouvernement a adopté dans les trois dernières années des lois parmi les plus strictes en Europe en matière d’immigration, d’asile et d’intégration des immigrés ? Rappelons que les Pays-Bas très multiculturalistes se sont dotés d’un arsenal de mesures qui vont de la baisse drastique des quotas d’immigrés, aux refoulements de centaines de demandeurs d’asile et à l’interdiction prochaine de la burqa dans les lieux publics, en passant par des cours obligatoires aux candidats à l’intégration qui consistent, entre autres, à la projection de vidéos « pédagogiques » expliquant bien qu’en Hollande il ne doit pas être choquant dans la tête de tout un chacun de voir deux homosexuels s’embrasser dans la rue. On est bien loi ici de ce paradis communautariste qu’aimaient à décrire les partisans, de droite comme de gauche, d’une société de ghettos culturels. Quoi qu’il en soit, le CDA, le PvdA (social démocrate) et le VVD, qui représentent environ deux tiers des députés du Parlement, ont largement tu les questions d’immigration. Ceci n’a pas empêché –et a peut-être même provoqué- le succès d’un petit parti fondé par un dissident du VVD, Geert Wilders. Son principal de thème de campagne a été, bien entendu, l’immigration, danger pour les Pays-Bas, blancs, libéraux, chrétiens, etc. Ce jeune politicien ambitieux s’est fait connaître après les remous créés par le meurtre de Théo Van Gogh, quand il a brisé le silence gêné de son parti sur cette question de l’immigration et de l’islam et a profité de ce vide et de l’agitation médiatique pour lancer ses diatribes contre les musulmans.

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Dans un autre genre, le sujet européen s’est retrouvé lui aussi quelque peu évacué des débats électoraux. Alors que l’on aurait pu s’attendre à un minimum de réflexion sur le futur de l’Europe et la place que doivent y tenir les Pays-Bas, les positions de part et d’autre de l’échiquier politique s’en sont tenues au strict minimum. On a ainsi pu constater que les grands partis de gouvernement ne sont pas plus « euro enthousiastes » qu’avant. Du moins ne désirent-ils pas vraiment que l’Europe aille plus loin dans des domaines comme la politique étrangère et de sécurité commune ou le social. Le traité constitutionnel mort-né n’est pas près de renaître dans l’esprit de la plupart des dirigeants politiques néerlandais, et personne ne semble encore d’accord avec les ébauches de projets de relance du côté allemand ou français (comme le mini traité proposé par M. Sarkozy). Là aussi, le mutisme de la classe politique semblait en décalage complet avec l’intensité du « moment » politique qu’a été le « nee » néerlandais à la « Constitution » européenne. Le rejet franc lors du référendum –mode de scrutin inédit aux Pays-Bas- avait montré à quel point les électeurs néerlandais semblaient insatisfaits de l’Europe telle qu’elle existe et telle qu’elle se profile à l’horizon des futures années. Qu’il s’agisse de l’euro et de la montée des prix, de l’élargissement brutal à l’Est ou de la candidature turque à l’adhésion, les citoyens ont démontré de façon édifiante leur rejet d’une certaine Europe. Quelle conséquence cela a-t-il eu en termes électoraux ? Très logiquement, le parti à la gauche de la gauche (le Socialistiche Partij, SP) et son leader trublion Jan Marijnissen, ex-maoïste de la génération 68, grande gueule et très médiatique, a fait sensation tout au long de la campagne sur le thème de l’Europe néolibérale, antinationale, antidémocratique, etc. Au détriment de Wouter Bos, jeune leader du PvdA en route vers sa traversée du désert.

Comparatif des résultats 2006/2003, en % (participation 2006 : 80,1 %)

Tweede Kaamer (Assemblée parlementaire)

- CDA (chrétiens démocrates) : 41/44

- PvdA (parti du travail, sociaux-démocrates) : 32/42

- VVD (libéraux) : 22/28

- SP (parti socialiste, extrême gauche) : 26/9

- LPF (Pim Fortuyn) : 0/8

- Groenlinks (Verts) : 7/8 (Groenlinks)

- D66 (sociaux-libéraux) : 3/6

- ChristenUnie - CU (Union chrétienne, protestants) : 6/3

- SGP (parti politique réformé, protestants) : 2/2

- Partij voor de Dieren - PvdD (défense des animaux) : 2/0

- GW/PvdV (dissidents de Wilders) : 9/0

Situation à l’Eerste Kaamer (Sénat)

- CDA : 23

- PvdA : 19

- VVD : 15

- Groenlinks : 5

- SP : 4

- D66 : 3

- SGP : 2

- ChristenUnie : 2

- LPF : 1

- OSF : 1

Les grands partis défaits par les extrêmes

En terme de résultats, ce qui devait arriver arriva. Le CDA, très impopulaire les deux premières années à la tête de la coalition gouvernementale, pour cause de cure d’austérité économique imposée aux travailleurs néerlandais, a pu sauver les meubles à 26,6 % des voix, en mettant en avant ses résultats sur le plan économique (avec le retour timide de la croissance) ou sa batterie de lois anti immigration, et en ridiculisant quelque peu la pâle formation sociale-démocrate que l’on donnait gagnante au début de l’été. Les libéraux du VVD, deuxième parti en taille dans la coalition gouvernementale, obtiennent 14,6 % et perdent 6 sièges sur 28 à la chambre des députés, payant sans doute le prix de leurs divisions internes face au « cas » Verdonk, et au départ de certains de leurs cadres comme M. Wilders. Ce dernier a pu capter presque 6 % de l’électorat, quasiment uniquement sur la question de l’immigration. Il est intéressant de noter que dans le même temps, la Liste Pim Fortuyn, qui survivait difficilement, semble avoir été définitivement évacuée du paysage politique en perdant les huit sièges qu’elle avait au Parlement. M. Wilders et les neufs députés élus sur sa liste peuvent être considérés comme les dignes successeurs du défunt Fortuyn à la tête de la droite populiste. Dernier parti d’importance à droite, la Christen Unie, qui représente la frange calviniste très conservatrice aux Pays-Bas a doublé score par rapport à 2003 en passant de trois à six députés. Ces derniers ont apparemment déjà accepté de rentrer dans les rangs d’une nouvelle coalition de droite.

Si la droite traditionnelle, et notamment le VVD, ont souffert sur leur propre droite, c’est à gauche qu’a eu lieu un petit « tsunami » électoral. Le PvdA, dont tout le monde prévoyait une victoire certaine il y a quelques mois, s’est vu grignoté sur sa gauche par le SP. Au fil des semaines, les sondages montraient le recul lent mais certain des sociaux-démocrates, tétanisés par Marijnissen. Ce dernier a ainsi quasiment triplé son score des précédentes élections législatives en obtenant 26 sièges à l’assemblée parlementaires, alors que dans le même temps le PvdA en perdait 10 pour passer de 42 députés à 32 seulement. Les échos de négociations en vue d’une coalition de gauche entre le PvdA, le SP et les Verts (Groenlinks) avaient relancé l’idée que la gauche pouvait l’emporter. Mais cette perspective s’est vite effacée au vu des divergences importantes entre ces partis, qui de toute façon ne pouvaient faire basculer le Parlement à gauche à eux trois.

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Au total, les résultats de ces élections montrent, une fois encore, que la France et de nombreux pays d’Europe de l’Ouest connaissent des évolutions politiques similaires. Face à la dureté de la vie économique et sociale et à la morosité ambiante, les Néerlandais, pourtant très critiques il y a peu vis-à-vis du gouvernement, ont préféré voter à droite. Le Balkenende ferme, austère, et « bon gestionnaire », aura été préféré à une gauche sociale-démocrate très pâlichonne. Pourtant, la question de l’immigration a priori traitée avec fermeté par le gouvernement pollue toujours autant le vote, dans le pays ouest-européen qui est le seul à connaître un solde migratoire négatif ! A l’image de notre ministre de l’intérieur qui n’en finit pas de faire monter la pression dans les quartiers pauvres, M. Balkenende et Mme Verdonk n’auront fait que couvrir la marmite bouillante pour mieux souffler sur les braises xénophobes. Le résultat logique est que la droite institutionnelle sort affaiblie (CDA), voir déconfite (VVD) des élections, pendant que certains opportunistes (Wilders) captent l’électorat toujours aussi colérique. A gauche, il y a comme un syndrome « 21 avril » dans l’air, avec une sociale démocratie balbutiante et tétanisée face à une gauche de la gauche à son tour désinhibée. Ce résultat est d’ailleurs sans appel quand on voit que la participation se situe à 80,1 %. Les analyses plus fines à venir nous dirons sans doute dans quelle mesure cet afflux de voix a profité aux extrêmes, mais les seuls résultats d’aujourd’hui ne portent pas à l’optimisme. Tout juste peut-on ajouter qu’à la différence de la France les Pays-Bas connaissent un système gouvernemental de coalition. La montée des extrêmes ne peut donc encore paralyser le vote démocratique. Pourvu que ça dure.


Vignette d’illustration : Jan Peter Balkenende

Crédits photos :
- Wikipedia : nl.wikipedia.org
- ayaanhirsiali.web-log.nl
- Associated Press

Espace réactions(1)

ds PAYS-BAS : la crise des politiques



Par Voltaire, 15 décembre 2006

Excellente analyse. Les Pays-Bas sont en pleine recomposition sociale, suite à l’apparent echec de leur modèle d’intégration. Mais, contrairement, à la France, la réaction a été rapide et un nouveau modèle, basé sur l’intégration à la française plutôt qu’à l’anglo-saxone, a vu le jour. Il faut espérer qu’après une période un peu tourmentée, ce pays retrouvera sa méthode de consensus qui a fait sa force et son influence.

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27 novembre 2006

Par Jean-Baptiste BURDY

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