Sandro GOZI : "Non, ce n’est pas la faute à Bruxelles !"

"Il faut rompre avec le mécanisme de bouc émissaire si l’on veut relancer l’Europe de façon plus politique et plus participative"
Après avoir longtemps été conseiller de Romano PRODI à la Commission Européenne, Sandro GOZI est élu député à la Camera, l’Assemblée nationale italienne, en 2006. Il est nommé conseiller des affaires européennes à la présidence du Conseil. Président de la Commission bicamérale "Immigration Schengen et Europol", Sandro Gozi est également maître de conférence à l’IEP Sciences Po Paris, et directeur scientifique de l’Institut du management public et politique (ISMAP) à Bruxelles. Il nous a accordé un entretien à l’occasion de la publication de son livre, "Non ! Ce n’est pas la faute à Bruxelles", et a également répondu à nos questions en vidéo.
Johan Robberecht (JR) - Vous intitulez votre livre “Non ce n’est pas la faute à Bruxelles”. Alors ; c’est la faute à qui ?
Sandro GOZI et les Euros du Village lors des Etats généraux de l’Europe à Lille
Sandro Gozi (SG) - C’est la faute, tout d’abord, à un mécanisme de bouc émissaire, dont Bruxelles a trop souvent été victime, et qui a trop souvent été utilisé par les gouvernements nationaux. Il n’est pas pensable de critique ou d’ignorer l’Europe du lundi à samedi, puis d’obtenir le dimanche un vote favorable à l’Europe. On doit aussi arrêter avec ce mécanisme selon lequel toutes les mesures positives - ou ressenties comme telles par les citoyens - sont présentées par les gouvernements, par les ministres, comme ayant été arrachées à Bruxelles, comme étant des victoires emportées sur Bruxelles, et toutes les mesures nécessaires, mais impopulaires - décidées par nos représentants nationaux au conseil des ministres, ou au parlement européen - sont présentées comme imposées par Bruxelles.
Ça, c’est un mécanisme avec lequel il faut rompre si on veut relancer l’Europe de façon plus politique, de façon plus participative ; à savoir avec une participation des citoyens aussi directe que possible : avec le droit d’initiative, le droit de pétition, des référendums pan-européens... Il y a toute une série d’idées qui sont faisables, qu’on pourrait développer pour favoriser une participation citoyenne à l’échelle européenne. Mais le préalable est évidemment de rompre avec ce mécanisme selon lequel c’est toujours et seulement la faute à Bruxelles. Sinon, nous allons droit dans le mur ! Si d’un côté on continue de critiquer Bruxelles, et que de l’autre on veut décider à son propos par référendum - ce qui est une méthode très démocratique - ce n’est pas très cohérent.
L’autre aspect à propos duquel je suis critique, c’est la façon dont les médias traitent les questions européennes. Il y a là un aspect objectif, et un aspect subjectif. L’aspect objectif c’est qu’il n’y a pas d’espace médiatique européen. On commence à peine maintenant. Il y a de très bonnes initiatives ; la votre est un bon exemple de promotion et de communication européennes. Mais au final, les grands quotidiens et les grandes chaines de télévision, sont des chaines nationales, et des quotidiens nationaux. Ils regardent donc les enjeux européens au travers de lunettes nationales, et déclinent forcément les questions européennes selon l’agenda politique intérieur. Ceci fausse souvent les débats européens, donne une image qui est faussée des véritables enjeux dont on décide ensemble à Bruxelles. On parle aussi très volontier de l’Europe quand elle fait scandale. Quand il y a corruption, échec, crise ; ceci fait toujours la une des quotidiens nationaux. Mais quand l’Europe fait quelque chose de positif, on doit chercher à la 8ème, 9ème, 13ème page pour trouver un petit article sur l’Europe.
JR – Vous soulignez bien dans votre livre que les relais médiatiques nationaux posent un problème pour l’Europe. Pourtant il existe au niveau européen des médias vraiment européens. Ne s’agit-il pas également d’un problème de volonté et d’ouverture aux questions européennes des citoyens européens ?
SG - Oui, il y a quelques médias européens, mais ce sont des médias pour des petits groupes, pour des élites, pour des gens qui sont déjà très impliqués dans les affaires européennes. EURONEWS est un bon exemple, ARTE aussi. Mais ce ne sont pas encore vraiment des initiatives grand public. Il faudrait les rendre parfois un peu plus dynamiques.
JR - Vous suggèreriez quels types de solutions ?
SG - Je pense qu’il faut insérer l’Europe dans la perception ordinaire. Il faut arrêter de traiter l’Europe comme un thème spécial, extraordinaire, pour les experts, pour les initiés, et préférablement après 23h00 le soir. Il faut que l’Europe entre régulièrement dans le journal de 20h00, dans les programmes grand public, dans les programmes du dimanche après midi pour les familles. Il faut que l’on parle de ce que l’Europe fait pour les transports, de ce que l’Europe fait pour le football avec la libre circulation des joueurs. Il faut insérer l’Europe dans la programmation ordinaire. Il ne faut pas qu’un citoyen aille chercher où on parle d’Europe en faisant du zapping, en cherchant dans le programme télé avec difficulté. Il faut que l’Europe soit naturellement traitée dans la programmation ordinaire. C’est ça qui fera la différence.
JR - Pourquoi le traitement des questions européennes dans les médias européens vous semble-t-elle si essentiel ?
SG - Parce que si l’on veut réellement faire un saut qualitatif, et remplir le véritable déficit que rencontre l’Europe – qui est le déficit politique – c’est essentiel de mobiliser les voies qui peuvent intéresser, mobiliser les citoyens européens. Ces voies, ce sont surtout l’audiovisuel ; la télévision, et les médias régionaux.
JR - Vous rappelez dans votre livre que les décisions prises au niveau européen sont celles des Etats membres, en concertation. Alors comment favoriser l’émergence d’une scène médiatique européenne et comment favoriser un changement de mentalité chez les citoyens européens et dans le Etats membres, sachant que ceux qui vont donner l’impulsion pour ce changement sont ceux qui apparemment bloquent ce changement ?
SG - Il faut faire beaucoup de pédagogie auprès des milieux politiques et médiatiques. Il faut aussi utiliser les quelques signes d’espaces de débats transnationaux qui commencent à se profiler. Je vous donne un exemple qui concerne les deux pays que je connais le mieux : la France et l’Italie. Pour la première fois, les coalitions politiques italiennes rentrent dans le débat politique français, et la décision concernant la création d’un nouveau parti en Italie – le Parti Démocrate – est en partie influencée par les évolutions des candidats français, et de la position que Ségolène Royale et François Bayrou vont prendre au second tour des élections présidentielles. C’est sans doute une première, et le signe qu’il y a un début de dépassement des frontières, même en ce qui concerne la politique et les partis politiques. Les partis politiques peuvent faire la différence. J’ai parlé des médias et de l’attitude des gouvernement, mais il est clair que pour accéder à un espace politique européen, qui entrainerait sans doute un espace médiatique (les choses vont ensemble et s’influencent réciproquement) il faut : • Premièrement que les partis politiques nationaux développent beaucoup plus la dimension européenne dans leurs programmes, • Et deuxièmement que les partis politiques européens arrêtent de se considérer comme des fédérations de partis, mais assument un rôle beaucoup plus politique en se faisant connaître sur les scènes nationales
JR - Vous dites dans votre livre que « le NON français est à l’origine d’une bonne partie des obstructions actuelles en Europe, et que la France a donc mis fin à son leadership ». Pourtant les projets qui sont aujourd’hui avancés par la plupart des candidats à la présidentielle en France, présentent la France comme le moteur de l’Europe, et la volonté de garder cette France comme moteur de l’Europe. Comment sortir de cette contradiction ?
SG - La France, aujourd’hui, est en marge de l’Europe. La France, aujourd’hui, a provoqué une crise européenne, et vit en son intérieur, une crise nationale européenne. Il y a une véritable crise de la République française, crise qui se trouve au croisement de deux grands mouvements : d’un côté la mondialisation - vis-à-vis de laquelle la France a souvent des réactions irrationnelles - et de l’autre côté, la nécessité d’adapter, de réformer le modèle social français. Ça aussi c’est un problème, car la France n’a pas encore touvé la voie pour accepter les réformes. Il est clair qu’aujourd’hui la France s’est niée, en disant « non » à un projet, l’Europe, qui a toujours été « son » projet. Dire NON à la Constitution c’est dire NON à la France. Tout d’abord parce que la Constitution était largement impulsée par les français - à commencer par Giscard - mais surtout parce que la France a toujours décidé, jusqu’à aujourd’hui, de la quantité d’intégration. C’est elle qui avait en main la mesure de la quantité d’intégration. Aujourd’hui elle doit regagner de l’influence.
La rencontre qu’il y a eu à Madrid [1]. était symbolique. Pourtant c’était la première fois qu’il y avait une réunion de crise européenne où on a discuté de comment relancer l’Europe sans la France, et sans que l’abscence de la France empêche les autres de réfléchir. Il est clair que la France a besoin d’un geste politique extraordinaire pour revenir dans le jeu. Il est clair aussi que ; sans la France on peut réfléchir à une Europe politique, mais on ne peut pas la réaliser. Je vois mal une Europe politique qui n’ai pas en son sein la France l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne... C’est difficile de le concevoir.
JR - Alors quelles solutions pour la relance du système aujourd’hui ?
SG - Je crois tout d’abord que la France devrait penser à faire des gestes politiquement très lourds. Une des idées que je suggère, est que – dans un premier temps - la France commence à partager son droit de veto au sein du conseil de sécurité [2] avec ses partenaires européens. Cela ne voudrait pas dire renoncer au droit de Veto, mais exploiter en premier lieu toutes les voies existantes dans le traités sur la base de l’article 19 [3] pour consulter, et impliquer les partenaires européens dans les grands choix de politique étrangère à l’échelle mondiale. Dans un deuxième temps : communautariser le siège de la France au sein du conseil de sécurité. Ça c’est pas pour demain, c’est pour le long terme, mais la première étape serait un geste fort de la France, sa contribution spéciale à faire en sorte que l’Union Européenne soit de plus en plus un acteur mondial influent. Cela montrerait aussi la volonté de la France de revenir dans le jeu avec une contribution importante et unique. L’autre pays qui pourrait faire ça – mais c’est impensable même de lui proposer – c’est le Royaume Unis. Ce serait un moyen pour la France de donner une secousse, et on a besoin d’une secousse. Si par contre le prochain président français, ou la prochaine présidente française proposait une approche rationnelle, rationnalisée, ou rentrait dans une petite négociation, je crois que la France aurait du mal à regagner sa place.
JR - Vous dites dans votre livre : « l’Europe est en crise, l’Europe n’est plus à la mode. L’image qui prime est celle d’une Europe qui perd ». Alors comment des dirigeants politiques, qui sont démocratiquement élus, peuvent promouvoir cette image de l’Europe, sachant que c’est un thème qui manifestement n’est absolument pas porteur dans les campganes électorales aujourd’hui ? En particulier en France...
SG - Ils doivent inverser l’approche. L’Europe aujourd’hui a une image qui perd par le biais des mécanismes de bouc émissiares dont je vous ai parlé. Ils [les dirigeants politiques] doivent donc expliquer la contradiction qui existe entre des citoyens dont la désaffection envers l’Europe est croissante, et des citoyens qui demandent plus de politique en matière d’immigration, plus de politique en matière d’énergie, un plus grand rôle de l’Europe dans le monde, etc. La contradiction est évidente. Il faut expliquer que pour faire face à des phénomènes comme l’immigration illégale, le terrorisme, le traffic d’Être humains, le développement durable, le changement climatique, l’urgence énergétique ; la réponse n’est pas « moins d’Europe », ou « pas d’Europe ». La réponse c’est : il faut construire l’Europe. Si l’Europe ne devient pas la cause du problème mais la solution aux problèmes auxquels nos collectivités nationales doivent faire face, je crois qu’elle pourrait devenir porteuse. Mais tant qu’on considère l’Europe comme une contrainte extérieure, une source d’embêtements, si on se concentre sur les détails et non pas sur le véritable projet politique porteur de l’Europe, il est vrai que ce sera difficile. Tout au long des années, l’Europe aux yeux des citoyens est devenue l’Europe des courgettes, des tondeuses à gazon, des standards techniques. C’est ça qui est apparu de plus en plus évident aux yeux des citoyens européens. Par contre le sens politique de l’Europe, le sens de l’élargissement, le sens de l’exportation de la démocratie et de l’élargissement de l’espace des droits des l’homme, tout ce qui est lié au grand projet politique, n’a pas été discuté et n’apparaît pas aux yeux des citoyens. Les citoyens nous disent : mais l’Europe ce n’est que de la technocratie. Il ont tort dans l’absolu, mais de leur point de vue, comment peut on leur donner tort ? Si c’est seulement ça l’image qui émerge de l’Europe !
JR - Donc moins de norme et plus de fond ?
SG - Moins de norme et plus fond, plus de projets, et plus de grandes directions politiques.
JR - Sandro Gozi : quel est votre rêve européen ?
SG - Mon rêve européen c’est d’avoir demain des citoyens qui ne se considèrent pas Allemand, Français, Italiens, mais qui se considèrent comme des citoyens européens de nationalité allemande, de nationalité française, de nationalité italienne...
[1] Rencontre informelle des Etats ayant ratifié le Traité Constitutionnel Européen à Madrid du 26 janvier 2007 – cf. Article des eurosduvillage « CONSTITUTION EUROPEENNE : Réunion des « 18 + 2 » à Madrid » dans la rubrique actualité
[2] De l’ONU
[3] Il s’agit ici de l’article 19 du Traité sur l’UE qui vient initialement de l’Article J5 du Traité de Maastricht : « dispositions concernant une Politique Etrangère et de Sécurité Commune ». Alinéa 2 : « les Etats membres qui sont aussi membres du Conseil de sécurité des Nations unies se concerteront et tiendront les autres Etats membres pleinement informés. Les Etats membres qui sont membres permanents du Conseil de sécurité veilleront, dans l’exercice de leurs fonctions, à défendre les positions et les intérêts de l’Union, sans préjudice des responsabilités qui leur incombent en vertu des dispositions de la charte des Nations unies. »
Par Sandro GOZI (député italien/Partito democratico)
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